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Les engrais azotés chimiques, une catastrophe écologique

Mars/Avril 2012

Une des règles de base de l’agriculture biologique est l’interdiction totale des engrais azotés de synthèse. Une règle critiquée par de nombreux agronomes, mais dont le bien fondé est confirmé par les effets désastreux de l’usage massif d’azote chimique constatés aujourd’hui.

 

 

Il y a tout juste un siècle, un chimiste allemand – Fritz Haber – faisait une invention qui allait révolutionner l’agriculture : la synthèse des engrais azotés. Comme tous les agriculteurs et les jardiniers le savent, l’azote est la clé du rendement. C’est aussi le constituant principal des protéines, elles-mêmes constituantes des muscles, de la plupart de nos organes, des enzymes, de l’ADN, etc. Mais il y a un paradoxe avec l’azote. Alors que l’air en renferme des quantités illimitées – il constitue 78% de l’atmosphère – et qu’il est indispensable à la croissance des plantes et donc à la vie, les seuls êtres vivants capables d’utiliser celui contenu dans l’air sont des bactéries et des algues microscopiques. Les plantes devaient donc, jusqu’à l’invention de Fritz Haber, trouver l’azote en partie dans les matières organiques apportées au sol (fumier, compost, engrais verts, résidus de récoltes) et en partie dans l’air par l’intermédiaire des microorganismes du sol, et principalement des bactéries symbiotiques des légumineuses. D’où la nécessité d’apporter des fertilisants organiques et de cultiver des légumineuses.

La plus grande révolution de l’histoire de l’agriculture

Avec la synthèse de l’azote (par un procédé chimique permettant de lier l’azote de l’air à de l’hydrogène pour synthétiser de l’ammoniac), tout a changé : quelques sacs à l’hectare de ces produits miracle et les rendements étaient multipliés par deux ou trois ! Une invention tellement importante qu’elle valut le prix Nobel à son auteur. Elle permit en effet d’augmenter fortement les rendements et, dans le cadre de la révolution verte, de faire face à la croissance démographique dans la seconde moitié du XXe siècle. Pour les agriculteurs, l’azote chimique est un véritable cadeau du ciel : plus besoin d’apporter du fumier, donc d’avoir de l’élevage, de faire des rotations, de cultiver des légumineuses. De plus l’azote chimique étant peu coûteux, les agriculteurs en ont apporté souvent plus que nécessaires, et continuent à le faire.

Le cycle de l’azote bouleversé

Mais la médaille à son revers. L’utilisation massive des engrais azotés de synthèse a conduit à appauvrissement des sols en humus, à la suppression des légumineuses, à la monoculture, d’où la multiplication des ravageurs et des maladies et donc des traitements pesticides. En fait la majorité des maux de l’agriculture actuelle est une conséquence, directe ou indirecte, de cette utilisation. L’apport dans les écosystèmes d’énormes quantités de cet azote– 90 millions de tonnes par an dans le monde – a complètement bouleversé le cycle de cet élément et conduit à des excédents considérables : en Europe, un peu plus de la moitié de l’azote dit « réactif », celui qui est sous une forme utilisable par les plantes, est réellement utilisé par ces dernières. Le reste se répand dans l’environnement, avec des conséquences désastreuses pour lui mais aussi sur notre santé.


Polémique sur les nitrates

Il y a d’abord le problème des nitrates dans l’eau, cause principale des algues vertes dont il faut ramasser chaque année 50 à 60000 tonnes sur nos côtes. Quant aux nitrates que nous ingérons, par l’eau et les aliments riches en ces composés (principalement des légumes), ils peuvent se transformer dans l’organisme en nitrites puis en nitrosamines cancérigènes. La toxicité des nitrates pour l’homme est certes contestée aujourd’hui par certains scientifiques, une contestation largement médiatisée par un « Institut de l’Environnement » basé en Bretagne et financé principalement par les poids lourds de l’agroalimentaire de cette région. Précisons que l’objectif principal de cet Institut est d’obtenir une augmentation de la teneur maximale en nitrates tolérée pour l’eau potable, aujourd’hui de 50 mg/litre. Cependant, même si la toxicité des nitrates contenus dans les légumes a été exagérée, le risque cancérigène de ceux présents dans l’eau est confirmé par la majorité des publications scientifiques sur ce sujet.

Des conséquences alarmantes

Un rapport récent a mis en évidence bien d’autres impacts négatifs de l’excès d’azote
● eutrophisation des eaux superficielles, dans lesquels les poissons ne peuvent plus vivre faute d’oxygène,
● acidification des sols, conduisant à une baisse de leur fertilité et un risque accru de lessivage des métaux lourds,
● perte de biodiversité, notamment dans les prairies,
● contribution au réchauffement climatique par les émissions de protoxyde d’azote (N2O), qui contribue 300 fois plus à l’effet de serre, à quantité égale, que le gaz carbonique,
● contribution au trou dans la couche d’ozone par les émissions du même gaz (N2O),
● pollution de l’air par l’ammoniac et les oxydes d’azote et par leur contribution à la formation de particules fines. Ces différents impacts ont un coût considérable, estimé par les auteurs du rapport précité entre 70 et 320 milliards d’euros par an pour l’Europe ! En matière de santé, la pollution de l’air par l’ammoniac et des oxydes d’azote augmente le risque de nombreuses maladies : asthme, bronchites, réduction des fonctions pulmonaires, cancer. Le coût des seuls impacts sanitaires est estimé entre 40 et 190 milliards d’euros par an pour l’Europe, soit 10 à 30 € par kg d’azote émis.
Claude Aubert