Actualité

La conservation en cosmétique bio : pourquoi et comment

sept -oct 2012

L’explosion du marché de la cosmétique bio il y a 5 à 6 ans est liée de près à la question des conservateurs en général et à celle des parabens en particulier. Depuis, la notion même de « sans conservateurs » est devenue pour certains synonyme de « cosmétique naturelle »… alors qu’il y a d’excellents cosmétiques bio avec certains conservateurs et à l’inverse des cosmétiques sans conservateurs qui ne respectent par ailleurs en rien les critères de la cosmétique naturelle et bio. Rappels et mise au point en la matière ne sont donc jamais inutiles.

 

Dans l’esprit de beaucoup de consommateurs, la cosmétique bio se défi nit encore malheureusement souvent par une liste de « sans… » : sans dérivés du pétrole, sans ingrédients animaux… et en tête de liste en général « sans conservateurs » et surtout « sans parabens ». Cette « qualité » est visiblement devenue essentielle pour nombre d’utilisateurs, mais aussi pour les services marketing, au point qu’en cosmétique on voit un grand nombre de marques par ailleurs formulée à base d’ingrédients totalement synthétiques (et dont les produits ne sont bien sûr pas certifi és car non certifi ables) mettre en avant « sans parabens ». Sans parler de ces publicités qui se sont mises à fl eurir pour des produits alimentaires soudain nimbés d’une aura de « sans conservateurs », alors qu’ils n’en ont jamais eu besoin, s’agissant de produits à garder au réfrigérateur ou de semi-conserves traitées par la chaleur…

Concernant la problématique des conservateurs, il convient donc avant tout de… conserver la raison. D’où l’intérêt de rappeler dans ces pages ce qu’il faut savoir et comprendre sur le sujet, non seulement en matière de cosmétique bio, mais aussi de cosmétique en général.

 

Les conservateurs empêchent-ils le rancissement ?

Clarifions d’abord une erreur fréquente : il ne faut pas confondre un anti-oxydant destiné à empêcher le rancissement des produits gras (et de toute oxydation d’ingrédients sensibles à l’air) et les conservateurs au sens strict, qui sont destinés à empêcher le développement des germes, qu’il s’agisse de bactéries, de levures ou de moisissures, qui sont autant « d’espèces » vivantes différentes.

Un produit qui s’oxyde - qui rancit – est confronté à une réaction en chaîne, parfaitement naturelle et irréversible. Cette oxydation des lipides (présents dans toutes les émulsions, comme les crèmes, les laits et bien sûr même et surtout dans les huiles, baumes et autres « beurres » cosmétiques) provoque entre autres l’apparition de composés du type peroxydes, « pro-oxydants » et irritants.

Et malheureusement pour nous, plus ces huiles (liquides) et graisses (plus ou moins solides) sont riches en acides gras polyinsaturés (justement ceux qui sont intéressants pour notre corps !), plus le risque d’oxydation est grand.

Par l’oxydation des lipides apparaissent non seulement une modifi cation de l’odeur, de la couleur (et du goût), mais aussi des risques non négligeables pour la santé, par la présence de molécules secondaires, comme les aldéhydes (irritants et qui ont des eff ets toxiques ou mutagènes sur les cellules) ou les acides (qui peuvent entre autres déséquilibrer le pH de la peau). De plus les acides gras polyinsaturés oxydés ne sont plus biodisponibles, c’est-à-dire qu’ils n’apportent plus rien à la peau ! Heureusement, il existe de nombreux actifs anti-oxydants naturels ou nature-identique (comme des vitamines ou encore les polyphénols végétaux), et l’emploi persistant d’anti-oxydants « synthétiques » comme le BHA, considéré comme mutagène et cancérigène, ou encore l’EDTA, toxique entre autres sur les reins, doit faire réfl échir.

 

À quoi servent les conservateurs antimicrobiens ?

Lorsqu’on parle de conservateurs, il s’agit en fait de substances capables d’empêcher la dégradation microbiologique d’un produit. Il s’agit donc, par leur emploi, d’empêcher la multiplication des germes, soit en empêchant cette croissance (action bactériostatique), soit en les détruisant (action bactéricide).

On notera ainsi qu’un conservateur « inoff ensif », cela n’existe pas. Et cela est également vrai quand ce conservateur est tout ce qu’il y a de plus naturel (exemple une huile essentielle) et même « bio ». Car ce qu’on lui demande, c’est bien d’être « méchant » : il doit être « biocide » (destructeur de vie). Et il ne suffi t pas d’entre mettre « moins » : comme dans le vieux sketch du « fût du canon » (de l’humoriste Fernand Raynaud : que les plus jeunes parmi vous nous pardonnent…), il faut mettre la quantité « qu’il faut ». Par contre, il est clair qu’il y en a des plus ou moins dangereux, des plus ou moins agressifs.

Si on fait une recherche sur Internet avec les mots clés « conservateurs » et « cosmétiques », innombrables sont les sites commerciaux, forums et autres blogs qui vous expliqueront pourquoi les

 

conservateurs présentent un risque, et ce avec raison comme nous le verrons. Mais rares sont ceux qui vous expliqueront le risque précis lié à un produit mal ou non conservé, ce qu’il n’est pas inutile de rappeler en préambule.

Un produit de beauté dans lequel les germes se développent présentera des modifi cations de son aspect, de sa texture, de son odeur, avec une perte de sa valeur « nutritive » et éventuellement l’apparition de toxines et autres métabolites à risques, déchets de l’utilisation du produit cosmétique comme « aliment » par les germes.

Certes le nombre de cas avérés d’infections dues à l’utilisation de cosmétiques contaminés reste faible, mais selon de nombreux dermatologues, ce problème serait en fait sous-estimé. On peut attribuer à des cosmétiques contaminés l’apparition de boutons, de mauvaises odeurs dans les plis du corps (aisselles, genoux..) ou de certaines mycoses alias athlete’s foot pour nos amis anglophones. Dans certains cas, on assiste même à de véritables infections cutanées ou oculaires (kératites).

Et si un produit contaminé n’est pas nécessairement dangereux pour son utilisateur (le risque est plus faible avec une peau saine mais augmente fortement avec une peau abîmée : gerçures, crevasses, microcoupures, blessures…), ce sont quand même des germes pathogènes qui peuvent occasionnellement proliférer : parmi les plus fréquents fi gurent Pseudomonas aeruginosa (bactérie responsable de nombreuses infections nosocomiales et source de pathologies infectieuses diverses), Candida albicans (champignon qui provoque des infections fongiques, la fameuse candidose), mais aussi des Citrobacter freundii, des Klebsiella ou des Enterobacter, bactéries faisant toutes trois partie de ce que l’on appelle les « germes tests de contamination fécale ». Sans commentaire !

Et le risque est encore pire pour les « cosmétiques qu’on partage », comme les testeurs (nous avons vu une fois dans une parfumerie une dame qui se remaquillait sans vergogne avec un testeur de rouge à lèvres !), ainsi que le rappelait déjà l’administration américaine dans son numéro de novembre 1991 du FDA Consumer magazine. Et quand on sait que dans une maison l’endroit le plus riche en germes est… la baignoire, encore plus contaminée que le sol de la cuisine (en fait on y trouve autant de germes que dans une éponge déjà utilisée)1 il y a de quoi se poser des questions : à l’instar de nos mains, notre salle de bains, dans laquelle nous manipulons généralement nos produits de beauté, est loin d’être un endroit stérile !

 

Quels sont les risques inhérents à l’emploi des conservateurs ?

Les risques liés à la présence des conservateurs diff èrent selon leur famille chimique. A dose faible, le risque reste bien sûr limité, mais il y a ce que l’on appelle « l’eff et cocktail » (risque augmenté en mélangeant les molécules) et le risque par bio-accumulation, sans oublier

 

1) Selon une étude américaine rendue publique dans un communiqué de presse le 13 juillet 2007 : « Hidden Germs Put Unsuspecting Families at Risk ».

que nombre de ces molécules se retrouvent par ailleurs dans notre environnement.

Il y a entre autres ceux qui appartiennent à la famille des molécules halogénées, à base de chlore, d’iode ou de brome. Ils sont en général repérables par leur nom contenant les syllabes chlor(o)-, bromo-, iodo- (ex. Methylchloroisothiazolinone, Chlorhexidine, Chlorphénésine, Iodopropynyl buthylcarbamate …).

Ce sont des allergisants très puissants, qui de plus, étant solubles dans les graisses, se fi xent dans les tissus et peuvent avoir d’autres effets par accumulation (risque cancérigène, mutagène et/ou reprotoxique, perturbateur endocrinien). Le Triclosan, qui appartient à ce groupe, est suspecté, sans qu’on ait encore pu le prouver formellement, de provoquer la résistance des bactéries aux antibiotiques.

Les produits de la famille des aldéhydes (formaldéhyde ou libérateurs de formaldéhyde) possèdent un important pouvoir allergisant et cancérigène. Le formaldéhyde est classé depuis 2004 comme « cancérigène certain ». DMDM Hydantoïne, Bronopol, Diazolidinyl Urea et Isothiazolinone font partie des libérateurs de formaldéhyde. Mentionnons bien sûr les parabens (acronyme de paraoxybenzoates). Ingrédients certes naturellement présents dans la nature, ils sont loin d’être d’une innocuité absolue.

Celle-ci varie cependant selon le type de parabens : méthylparaben et l’éthylparaben seraient ceux qui présentent le moins de risque, suivis du propylparaben et des butylparaben et isobutylparaben qui sont les moins recommandables. Le paradoxe est que l’étude du professeur Darbre qui les a mis sous les feux de l’actualité en 2004, les accusant de provoquer des cancers, a été rapidement critiquée pour son manque de rigueur. L’avantage cependant est qu’on les a mieux étudiés depuis, et qu’on connaît mieux leur eff et de perturbateur endocrinien, notamment pour ceux dont la chaîne moléculaire est plus longue (propylparaben, butylparaben). Quant à l’eff et cancérigène, les études épidémiologiques ne sont toujours pas concluantes et restent contradictoires.

Le phénoxyéthanol, appartenant au groupe des éthers de glycols, n’est de loin pas la plus dangereuse substance de cette famille chimique. Lui aussi présent dans la nature (dans le thé vert ou la chicorée), il ne possède pas d’eff et irritant, n’aurait ni potentiel reprotoxique ni génotoxique, et rien ne prouverait un eff et cancérigène. Mais il possède néanmoins un pouvoir allergisant assez important (apparition d’eczéma et d’urticaire chez les personnes sensibles) et un eff et hépato- toxique (sur le foie) avéré. C’est surtout avec les enfants en bas âge que la plus grande prudence s’impose.

 

Y a-t-il d’autres techniques de conservation que l’ajout de substances anti-microbiennes ?

À l’instar des produits alimentaires, qui présentent une composition analogue à celle des cosmétiques, il existe bien sûr d’autres techniques, qui vont du traitement par la chaleur aux rayonnements ionisants, en passant par une formulation adaptée.

 

Nous en parlerons dans le prochain numéro de Bio-Linéaires.