Les chiffres de la bio

La viticulture bio dans les années 1960

Jan-Fev 2012

Actuellement, dans les filières de l’agriculture biologique, c’est celle emmenée par les vignerons, une des rares professions dans le monde agricole à cumuler la culture et la transformation de ses productions, qui connaît le plus fort développement. Longtemps boudé par le consommateur, le vin bio, au fil des années, s’est finalement imposé : aujourd’hui, il plait parce qu’il est bon et qu’il ne fait pas mal. Nombreux sont les gourmets qui, ne pouvant plus boire de vin sans avoir rapidement mal à la tête ou des aigreurs d’estomac, dresseraient volontiers aujourd’hui un monument honorifique à ceux qui leur ont permis d’émoustiller à nouveau leurs papilles au contact du bon jus de la treille

 

À défaut de monument, il convient toutefois de rendre un hommage appuyé à ceux qui se sont lancés dans les années 60 en véritables pionniers dans l’aventure de la viticulture bio.
On doit pouvoir les compter sur les doigts de la main au début de ces années. Quelques forcenés du naturel comme M. Guillot à Cruzilles en Maconais qui déclare dans Agriculture et Vie de mars 1968 appliquer la culture biologique depuis 1954 : « mon idée dominante dès le début a été de faire du vrai vin, c’est-à-dire un vin totalement naturel. Pour y arriver, j’ai commencé par utiliser des composts et à supprimer les engrais chimiques. Mais nous avions des blocages sur mes sols, c’est pourquoi nous avons décidé d’utiliser le lithotamne Calmagol : dès 1967, le résultat était marquant ». Il y avait
aussi quelques courageux viticulteurs en biodynamie tels Jean-Marie Jaumain dans le Bordelais et Mathieu Bouchet dans le Saumurois. Deux ou trois grands crus de renommée
mondiale qui répugnaient à utiliser l’arsenal chimique d’alors accompagnaient ces précurseurs, tel le célèbre Domaine de la Romanée-Conti en Bourgogne.
L’arrivée sur la scène de la production agricole de la méthode Lemaire-Boucher en 1964 fut à la base du réel départ de la viticulture biologique. Avec l’assistance des services  techniques de la Sté SVB Lemaire et notamment de son expert viticole M. Duchêne-Marullaz, quelques vignerons, fatigués de traiter leurs vignes, s’engagèrent dans ce qu’ils pouvaient considérer à l’époque comme une aventure, celle de la bio. Ils sont les pionniers de la Viticulture Biologique d’aujourd’hui; ils sont ses racines. Ne pouvant les citer tous ici, nous retiendrons seulement ci-après quelques-uns de
ceux qui ont accepté sur leur terres, dans leurs vignes et leurs chais, les nombreuses visite de cultures qui étaient organisées.
Comme l’Abbaye de Bellefontaine fut un des points névralgiques du lancement de l’agriculture biologique en polyculture/élevage, M. Boudon au Domaine de Bourdieu à Soulignac dans le Bordelais le fut pour la viticulture biologique. À partir de 1964, des milliers de producteurs passèrent chez lui... Un hommage tout particulier doit donc lui être rendu ainsi qu’à toute sa famille ! Pas question d’oublier ici d’autres pionniers de cette région viticole à laquelle le monde entier se réfère quand il est question de grands vins : M. Labuzan - Domaine du Moulin à vent à Landiras avec ses productions
en Graves dès 1963, M. Isnel Fournier -Château de Prade à
Belves -Castillon la Bataille avec ses Côtes de Castillon, M. Gérard Descrambe – Château Barrail des Graves à St Sulpice de Faleyrans avec son AOC St Emilion, M. Amoreau – Château du Puy à Saint Cibard avec ses AOC Côtes de Francs.
En Provence, les Domaines des frères Ott de La Londe à Hyères ouvrent leurs portes en 1965. N’utilisant plus d’engrais chimiques depuis déjà plus de dix ans, ils appliquent la méthode Lemaire-Boucher

d’autant plus facilement qu’ils pratiquent déjà la technique des engrais verts et du compostage.

C’est en 1967 qu’en Bourgogne la viticulture bio en méthode Lemaire-Boucher fait ses premiers pas. Outre M. Guillot cité plus haut, quelques producteurs s’engagèrent , les uns après une visite chez M. Boudon, les autres à la suite de conférences et sur les conseils de Jacques Monin, aujourd’hui président des « Pionniers de l’Agriculture Biologique »: M. Juillot Michel à Mercurey, M. Adenot Paul à St Martin sous Montaigu, MM. Chaumont Henri, Derain Michel, Roussot Lucien, tous trois installés à Saint Désert, producteurs de Givry rouge et blanc... et médaillés au concours viticole de Chalons sur Saône en 1969.
Dans les Pays de la Loire, dès 1964 Gérard Leroux aux Verchers sur Layon entreprend la conversion en bio de ses Côteaux du Layon.
Il sera présent dans pratiquement toutes les foires bio organisées
par la suite comme Stéphane Guion à Benais en Touraine qui, dès 1965, prépare son Bourgueil en bio et la Famille Dauny à Crézancy en Sancerre qui, une année plus tôt en 1964, entreprenait la conversion en bio de son Domaine.
Dans le Midi, à Cazouls-les-Béziers, M. Jougla fait partie des
pionniers : c’est par conviction personnelle et poussé par Roger Solé qu’il s’est lancé dans le bio dès 1966.

 

(image : livre)

 

Début 1970, M. Duchêne-Marullaz dans un article faisant le point sur la vigne bio dans Agriculture et Vie indique que « 185 viticulteurs appliquent sur toute ou partie de leur vignoble notre méthode sur plus de 600 hectares (52 d’entre eux sur la totalité) et que d’autres s’y préparent…» Jusqu’en 1997, le nombre de viticulteurs répertoriés en bio n’augmentera que très lentement. Un essor significatif n’est apparu qu’en 1998. Aujourd’hui, ils sont près de 4 500 à nous concocter ce que Pasteur considérait comme « la plus saine et la plus hygiénique des boissons », à condition qu’elle soit bio... complèterons nous.


Jean-François Lemaire