NUMERO : mars-avril 2013

Les savons : pourquoi et comment ?

Le savon, c’est quoi ?

Au sens strict et originel du terme, un savon est un produit obtenu par une réaction dite de saponification et qui, par son action détergente, sert au nettoyage et au blanchissage. La saponification, c’est la réaction chimique d’une base (ou alcali) sur un corps gras. Ledit corps gras est en effet au départ une molécule qui est un (tri-)ester d’acide gras et de glycérol (glycérine). La saponification est ainsi une séparation de cette molécule sous l’action de la base (=hydrolyse basique), qui transforme l’ester d’acide gras d’une part en sel d’acide gras, et d’autre part en glycérine. Les Phéniciens, 1000 ans avant notre ère, la connaissaient déjà, faisant réagir de la soude végétale sur de l’huile d’olive. Germains et Gaulois employaient par exemple de leur côté des cendres alcalines de bouleau et de la graisse de chèvre.

Quelles sont les propriétés d’un savon ?

Les molécules de savon, à savoir le sel d’acide gras (par exemple l’oléate de sodium dans le cas d’une saponification de l’huile d’olive par de la soude, alias hydroxyde de sodium, NaOH) présentent une « queue » lipophile (affinité avec les matières grasses) et une « tête » hydrophile (affinité avec l’eau) : la molécule est dite « amphiphile ». La partie lipophile permet de fixer les salissures grasses alors que la partie hydrophile en permet la dilution dans l’eau et donc leur élimination au rinçage (voir Bio Linéaires n°42, « Les tensioactifs »).

Les savons liquides ne sont eux en général pas issus d’une réaction de saponification, mais d’un autre procédé d’estérification d’acides gras, ce qui permet d’obtenir directement des « bases lavantes ». Les savons mous sont de leur côté obtenus par action d’hydroxyde de potassium (KOH) sur les matières grasses.

La soude reste un produit « chimique »

Pour réaliser une réaction de saponification, la soude (caustique) NaOH reste incontournable. Cela n’est donc pas un produit naturel, bien évidemment. Son procédé de fabrication le plus classique est l’électrolyse d’une saumure, solution concentrée de chlorurede sodium (NaCl), le même que celui du « sel de table ». Autrefois (le procédé est encore employé aux USA), on pouvait fabriquer de la soude à partir de natron, un minéral naturel composé de sel marin et de carbonate de sodium. Mais il existe aussi de la soude végétale, employée surtout dans le passé, provenant du carbonate de sodium des cendres de certaines plantes, comme la salicorne ou la salsola (plante appelée soude commune), ou d’algues type varech. Mais pour un usage industriel, la fabrication de soude végétale serait aujourd’hui trop onéreuse et les ressources sont limitées. C’est pour cela que la soude fait partie des « ingrédients synthétiques » autorisés par l’ensemble des référentiels de cosmétique naturelle et biologique (Ecocert, Qualité France, BDIH, Natrue, Soil Association…) comme le souligne par exemple le cahier des charges Nature & Progrès : « La soude caustique (hydroxyde de sodium, NaOH) nécessaire pour la saponification est tolérée faute d’avoir un approvisionnement suffisant sur le marché en soude végétale (sueda vera) ». Mais le procédé d’obtention de ladite soude est bien entendu pris en considération par les référentiels. A noter qu’on voit parfois certains fabricants éviter d’écrire ( !) le mot « soude », lui préférant le terme scientifique « hydroxyde de sodium » ou celui d’« alcali », visiblement jugé moins « inquiétant »… Mais on parle bien, fort logiquement, de la même chose.

Saponification industrielle ou artisanale, à chaud ou à froid

Dans la saponification industrielle la plus courante, qui se fait à chaud (autour des 100°C), la glycérine obtenue, ingrédient de valeur, est séparée des bondillons, ces petites boules de savon pur qui serviront ensuite à former les pains de savon. Dans les savonneries artisanales, avec en général une saponification à froid (la température ne dépasse pas 40 à 50°C), la glycérine obtenue n’est pas séparée, et vient donc enrichir les savons de ses bienfaits. De façon générale, dans la saponification à froid, les matières premières non chauffées souffrent moins et conservent mieux leurs qualités. Son inconvénient : le séchage est plus long (plusieurs semaines) et les pertes sont plus importantes. Une rentabilité donc moindre, qui limite son usage, plutôt l’apanage des artisans. Mais une saponification à chaud sur de bonnes bases végétales sera toujours préférable à une saponification à chaud avec ingrédients chimiques.

De la qualité des matières grasses

La saponification étant une réaction totale (elle ne s’arrête que lorsque toute la soude aura été consommée), il faut bien entendu utiliser une quantité suffisante d’huile pour que toute la soude soit transformée, ce qui poserait dans le cas contraire d’évidents problèmes d’agressivité pour la peau.

Mais souvent des additifs chimiques sont aussi ajoutés pour ramener le pH du savon à une valeur « raisonnable ». On peut par ailleurs choisir de mettre bien plus d’huile que nécessaire, ce qui aura pour résultat des savons « surgras », avec un excès d’acides gras, bénéfiques pour la peau.

Sachant aussi qu’on peut saponifier tous types de corps gras (y compris les graisses animales, le suif), la qualité de ceux-ci va avoir une conséquence directe sur celle du savon obtenu, dont son pouvoir moussant et sa douceur sur la peau. Les savons certifiés naturels et biologiques sont bien entendu exclusivement issus de la saponification de corps gras végétaux, et non de suif.

Et la qualité des huiles employées (abricot, bourrache, amande douce, avocat…) va aussi en toute logique influencer la qualité du savon. D’ailleurs, les huiles contiennent toutes ce que l’on appelle justement une « fraction insaponifiable » (qui résiste peu aux procédés de la grande industrie du savon), c’est-à-dire des composants qui ne réagissent pas avec la soude. En font partie la vitamine E, les phytostérols, le squalène, différents alcools gras, etc. qui comme on le sait possèdent des effets largement positifs sur la peau.

Comme dit, on peut aussi ajouter des huiles pour « surgraisser » le savon, en fin de préparation, une fois que la réaction de saponification est très avancée. Cela peut être des huiles végétales de qualité mais aussi du beurre de karité, de cacao, de cupuaçu, etc. Et on peut également remplacer une partie de l’eau nécessaire à la dilution de la soude par du lait (brebis ou ânesse par exemple) qui apporteront aussi leurs intéressants nutriments. Sans parler des huiles essentielles et éventuellement de parfums ou de colorants.

De quelques dénominations

La savonnette ou savon de toilette étant destinée au visage, contrairement au savon de ménage, elle doit présenter une teneur élevée en acides gras, pour respecter au maximum la peau. Sa production industrielle nécessite donc une élimination parfaite de la soude, sachant néanmoins que de tels savons industriels gardent souvent un pH basique (alcalin) malgré les additifs.

Le savon de Marseille, dont le nom correspond à une méthode (à chaud) et non à une indication d’origine, doit contenir au minimum 63 % d’acides gras. Il reste assez alcalin. Les additifs y sont limités et les tensioactifs de synthèse sont en particulier interdits. Certaines huiles végétales seulement sont autorisées, mais le suif n’est pas interdit.

Le véritable savon d’Alep, qui reste assez alcalin également, est fabriqué à chaud, exclusivement à partir d’huiles végétales (olive et aussi laurier, ajoutée en fin de procédé) et de soude végétale, sans colorant ni produit de synthèse. Le séchage, traditionnel, est très long (près d’un an). Les savons sans savon (alias syndet = synthetic detergent) ne sont pas obtenus par action de la soude, mais sont des pains à base de tensioactifs de synthèse. L’absence de soude fait que leur pH est naturellement proche de celui de la peau, d’où leur utilisation comme « savons dermatologiques ». Ils moussent peu. On pourra trouver par exemple comme ingrédient de l’acide stéarique (qui peut être d’origine animale ou végétale) pour leur donner la consistance qui leur manque en l’absence de vrai savon.

Avantage des savons certifiés naturels et bio

Nul besoin de s’étendre sur ce point : les savons certifiés présentent bien entendu les mêmes garanties d’absence de substances douteuses ou non-écologiques que n’importe quel autre cosmétique naturel, et leur fabrication est strictement encadrée et régulièrement auditée. On mentionnera entre autres l’absence d’EDTA (un agent chélateur fréquent dans les savons conventionnels, irritant, peu biodégradable, écotoxique), de colorants et de conservateurs peu recommandables, et pour les savons liquides, de détergents synthétiques, comme les tensioactifs éthoxylés (ex. laureth sulfate). Soulignons que les tensioactifs et autres savons issus de matières végétales sont mieux biodégradables, et leur impact sur l’environnement (les résidus de savon sont rejetés dans l’eau !) est donc limité.

Comment choisir un bon savon ?

De façon intrinsèque, un bon savon est un savon qui n’est pas agressif sur la peau, ne contient pas de substances potentiellement allergènes et qui mousse bien (le pouvoir moussant étant entre autres lié au type d’huiles saponifiées).

Un savon qui sèche trop vite, craquèle et devient rapidement dur trahit également une fabrication bâclée. Pour le reste, il ne faut pas hésiter à lire l’étiquette, car comme pour les autres produits cosmétiques, même certifiés, la qualité des matières premières peut grandement varier.

Savon en pain ou liquide ? Il n’y a pas de vraie différence qualitative. Les deux types peuvent être de mauvaise ou de très bonne qualité. Le savon en pain reste plus longtemps sur la peau, avant le rinçage, et quand il est de qualité la peau a donc le temps de bénéficier de ses bienfaits. Mais si le savon liquide est éliminé plus rapidement, il est plus économique à l’usage.

Le savon, bon pour le visage ?

Lors de la toilette, et c’est le but, le savon va dissoudre les graisses, y compris le film hydrolipidique protecteur de la peau. Comme son pH, plutôt basique, s’oppose à celui de la peau, légèrement acide, cela déstabilise également la peau, qui se rééquilibre néanmoins en quelques heures.

On évitera donc le savon pour les visages à la peau très sensible et réactive. Mais sinon, et surtout avec des savons bien hydratants, riches en huiles végétales, glycérine et autres actifs présents dans les savons certifiés et/ou fabriqués à froid, la contre-indication n’est pas absolue (même si les laits nettoyants présentent d’autres avantages certains). Il est alors néanmoins important de rincer abondamment les restes de savon après le nettoyage.