NUMERO : Novembre-décembre 2015

Paroles de consommatrices :Interview croisée d’utilisatrices de produits de beauté : Tiphanie, blogueuse bio, et Virginie, « beauty addict » tous azimuts

Notoriété de la marque, attractivité et efficacité : pour les consommatrices, que le produit soit bio ou non, ces trois critères sont ceux qui font avant tout décider de l’achat.

Mais qu’en est-il des consommateurs ? Comment vivent-ils et perçoivent-ils la cosmétique bio au quotidien ? Certes, de nombreuses enquêtes sont réalisées régulièrement, par les associations de fabricants ou par des cabinets spécialisés dans les études de marché et d’opinion.

Le défaut de telles enquêtes est par contre de « déshumaniser » le ressenti de ce qui se passe réellement sur le terrain. C’est pour cela que nous avons voulu étendre notre principe du « micro-trottoir » mis en miroir à deux consommatrices, l’une utilisatrice convaincue de produits bio et naturels (Tiphanie), et l’autre consommatrice quasi exclusive de cosmétiques conventionnels (Virginie).

Pour commencer, en quelques mots : votre âge, profession, domicile ?

(Virginie L.) J’ai 33 ans et j’habite à Verneuil-en-Halatte, près de Senlis dans l’Oise. Je suis assistante d’exploitation dans le milieu aéroportuaire, c’est-à-dire que je m’occupe de la location de matériel destiné à tout ce qui tourne autour des avions.

(Tiphanie L.) J’ai 28 ans et j’habite à Charleville-Mézières, dans les Ardennes. Je suis animatrice pour enfants en périscolaire et pendant les vacances dans les centres d’accueil par exemple.

Et depuis 3 ans, je tiens un blog dédié à la cosmétique naturelle et bio, qui reçoit en ce moment jusqu’à 600-650 visiteurs uniques par jour.
Parlez-nous un peu de votre « consommation cosmétique » : types de produits achetés, fréquence et lieux d’achat, budget… Et quel est le seuil de prix qui fait qu’un produit est cher pour vous, par exemple une crème visage et un gel-douche ?

(VL) Je suis une intense consommatrice de produits cosmétiques en tous genres, depuis l’âge de 14 ans. J’utilise un peu de tout… Pour le maquillage, j’achète à peu près tout ce qu’il y a sur le marché   : fond de teint, BB crème, fard à paupières, blush, rouge à lèvres, mascara, crayons paupières et pour les lèvres, vernis à ongles (dont je suis une grande passionnée), etc. Vraiment un peu de tout, c’est très varié. Pour le visage j’utilise aussi bien crème de jour que crème de nuit. Et côté hygiène et soins du corps, c’est bien sûr du gel-douche, du savon, du shampooing solide ou liquide, des gommages, des crèmes pour le corps. Je dépense à peu près 30 € par mois1. Mon budget pour une crème visage ne dépasse pas 15 € en général, et pour un gel-douche en format 200 ml, je dépense 3 ou 4 €. J’achète principalement en grandes surfaces ou dans les boutiques d’une marque bien connue de cosmétique à base de plantes. J’achète parfois en parapharmacie, mais c’est plus pour les soins visage, car j’ai du psoriasis et je ne peux pas mettre n’importe quoi.

(TL) J’utilise des produits bio et naturels pour tout maintenant. Je m’y suis mise petit à petit : j’ai commencé par les cheveux, après ça a été les soins, et enfin le maquillage, donc maintenant c’est pour tout. J’utilise aussi bien des produits bio, pour lesquels j’ai des marques fétiches, que des huiles végétales ou des huiles essentielles pures. J’essaie d’acheter surtout des marques françaises, pour consommer plus local. J’achète généralement en ligne, ou en magasin bio : il y en a un tout près de chez moi. Sur le plan du budget, cela dépend des mois, car j’achète vraiment en fonction de mon besoin réel. En général c’est une petite centaine d’euros par mois. Au niveau des prix, une crème visage est chère pour moi à partir de 30 € et un gel-douche 15 €… ce qui est déjà très onéreux.
 

Quels sont pour vous les premiers critères d’achat pour vos produits cosmétiques, et comment vous informez-vous ?

(VL) Pour le maquillage, c’est plus au « coup de cœur », c’est-à-dire le rendu du produit (en particulier pour les couleurs, fond de teint par exemple), après l’avoir essayé. Si quelque chose me plaît, je le prends, si c’est dans mon budget bien sûr. Les marques de parfumerie sont par exemple souvent hors de prix pour moi. Mais j’achète rarement sans avoir testé. Pour les crèmes hydratantes, c’est souvent après avoir vu une publicité à la télévision, car je suis très sensible à la nouveauté, aux promesses de résultat, et donc influençable je l’avoue. Mais c’est plus une envie d’essayer, pas forcément d’acheter. Ensuite, je vais souvent sur un site Internet qui donne des avis de consommateurs, qui sont assez représentatifs en général, pour vérifier ce qu’il en est réellement.

(TL) Pour m’informer, il y a d’abord Internet, bien sûr. Mais que ce soit sur Internet ou dans une boutique, je vais regarder de près la composition des produits. Sachant qu’il y a des marques à qui je fais de toute façon plus confiance, de même que je fais confiance au conseil en magasin bio, que je trouve plutôt professionnel. Mais à vrai dire, quand je vais dans le magasin, j’ai déjà en tête ce que je veux. Car je regarde aussi avant les avis des autres, par exemple sur la blogosphère, en particulier pour ce qui concerne l’efficacité. Et en fonction de l’utilité du produit, s’il me correspond, je vais l’acheter. Globalement, mon premier critère d’achat sera la notoriété de la marque, et le prix aussi. Sans oublier le packaging, qui compte bien sûr également. Cependant, entre une marque bio très connue à l’efficacité qui reste à prouver et une petite marque bio peu connue mais qui fait l’unanimité sur son efficacité et qui a aussi une belle éthique, je choisirai cette dernière.

Si vous deviez comparer les qualités et les défauts de la cosmétique bio d’une part et de la cosmétique conventionnelle d’autre part, qu’en diriez-vous, sur la base de  vos connaissances de ces deux familles de produits ?

(VL) Pour moi déjà, la différence elle se fait au niveau de la communication. En bio, je trouve qu’elle n’est pas encore aussi importante que chez les grands groupes. Mais le défaut principal du bio pour moi, c’est son esthétique : le packaging ne fait pas envie. Récemment par exemple, en recevant une « box beauté » que j’avais achetée, j’ai eu l’occasion d’essayer un gommage qui était vraiment très bien, mais dont le packaging est par contre très laid, avec un tube tout blanc, tout basique. A l’inverse, ce qui me dérange avec la cosmétique conventionnelle, c’est le problème des tests sur animaux, que j’essaie d’éviter au maximum, en me renseignant le plus possible. Et je reconnais aussi que les produits conventionnels ont souvent plus ou moins les mêmes compositions, avec seulement des packagings différents. Mais le grand avantage de ce conventionnel, c’est sa disponibilité, la facilité d’achat. Je n’ai pas de réticence à acheter du bio, on en trouve un petit peu, même en grande surface. Mais c’est alors juste un petit corner face à la multitude de produits conventionnels.

(TL) Concernant le conventionnel, son plus gros défaut pour moi, c’est la composition des produits. Si j’ai décidé de passer au bio, c’est parce que j’avais fait beaucoup de réactions avec des produits conventionnels. Sinon, du côté de leur qualité, je reconnais que les fabricants des marques conventionnelles font de belles choses  : c’est peut-être plus travaillé du côté de la beauté extérieure du produit, du packaging, en maquillage surtout, avec des choses qui font vraiment envie.

Alors que le bio est souvent plus sobre et attire moins au premier regard. Mais après, l’avantage du bio, c’est qu’on a un produit avec des ingrédients qui sont meilleurs dedans, avec des bons actifs et pour moi plus efficaces. Par ingrédient «  meilleur », j’entends un ingrédient qui va vraiment réguler, de façon naturelle et à long terme, les besoins de mon type de peau, pas seulement en camouflant les problèmes. Un bon exemple, ce sont les silicones dans les shampooings conventionnels, dont l’action est simplement superficielle, uniquement dans l’apparence et pas dans le vrai soin du cheveu.

Utilisatrice de produits cosmétiques bio, développez un peu plus ce qui vous freine avant tout dans l’utilisation de cosmétiques conventionnels [Tiphanie], et inversement de cosmétiques bio [Virginie]…

(VL) Il y a l’efficacité limitée du bio. Ayant déjà essayé du shampooing bio par exemple, je n’ai pas été emballée par le résultat, qui était insuffisant. Et le problème aussi du bio, c’est que ça reste cher par rapport à un produit standard en grandes surfaces. Dans mon budget j’ai plus de mal à trouver. Je sais que ça bouge un peu, dans le bon sens, mais on en revient au problème de la distribution. De temps en temps, je vais en magasin bio pour acheter de l’alimentaire, et je regarde le rayon beauté parce que ça m’intéresse aussi. Mais je n’ai pas le réflexe d’aller dans ces magasins pour juste acheter de la cosmétique. Tant que la cosmétique bio ne sera pas partout, je n’en achèterai pas beaucoup. Sans parler du problème de budget, car cela reste plus cher, comme l’alimentaire bio.
(TL) Si je devais insister sur un point, le vrai reproche que je fais au conventionnel, ce sont les compositions des formules. Mais c’est aussi le fait de nous faire croire qu’il y a de bonnes choses dedans, par exemple que c’est sans parabènes, alors qu’il reste plein de choses qui ne sont « pas cool ». C’est vraiment une chose qui me gêne beaucoup aujourd’hui, quand je vois une publicité à la télévision par exemple. Le problème c’est que quand on ne s’y intéresse pas de près, on peut être trompé sur la composition des produits et avec tout ce qu’on essaie de nous faire croire.
 

Avez-vous déjà eu l’occasion de discuter de cosmétique bio avec des amies, et qu’est-il ressorti de ces discussions ?

(VL) J’ai quelques amies qui utilisent du bio, mais ce n’est pas la majorité, et on n’est pas « converties » au bio. Fondamentalement, personne n’est cependant « anti-bio », je n’entends pas de vrais avis négatifs. Au pire, ce sont des avis mitigés. Ce que j’entends parfois par contre, c’est qu’il y a moins d’allergies peut-être grâce au bio, mais moi je ne me sens pas personnellement concernée par cela. L’image est donc grosso modo positive, mais il y a toujours ce que j’ai évoqué tout à l’heure : ça reste cher et ce n’est pas facile à trouver. Enfin, dans mon imaginaire personnel, dit gentiment bien sûr, l’utilisateur du bio est quelqu’un de plutôt « bo-bo » ou « baba-cool », des gens à qui on n’a pas envie forcément de s’identifier. Il y a quelque part un manque de potentiel de rêve…

(TL) La plupart des personnes, tout au moins celles qui s’intéressent un peu à la cosmétique, savent qu’il existe une offre bio. Mais produit bio ou pas, leur premier souci est de se tourner vers l’efficacité. Donc elles sont prêtes à essayer, si c’est efficace, mais cela ne les dérangerait pas de panacher bio et conventionnel, qui ne les rebute pas pour autant. Cependant, le bio reste encore assez mal vu, et j’entends souvent, par exemple, « Tiens, ça a l’air pas mal pour du bio ». Au final, dans mon entourage, il n’y en a pas beaucoup qui sont prêtes à passer totalement au bio. La plupart, si elles ne font pas le pas vers le bio, c’est – ce qui est bête, bien sûr – parce qu’elles sont attachées à d’autres marques. Cela les embêterait d’arrêter ces marques pour passer complètement au bio, car elles aiment bien leur packaging, leur renommée, notamment pour le maquillage. Combien de fois ai-je aussi entendu : « Oh là là, je ne pourrais pas arrêter d’utiliser cette marque, je l’aime trop ! ».

La cosmétique bio ne représente aujourd’hui que quelques % du marché. Que devraient faire, selon vous, les acteurs de ce marché (fabricants aussi bien que distributeurs) pour la rendre plus attractive ?

(VL) La première chose, c’est le manque de visibilité, comme je l’ai dit. Il faudrait « déspécialiser » les points de vente, même si je conçois que trouver du coup ces produits en grandes surfaces ne serait pas forcément un gage de qualité. Et il y a aussi la question de la communication : dans les magazines féminins, on voit plus souvent les marques des grands groupes que les marques bio, ou alors on fait moins attention au bio peut-être, je ne sais pas. Enfin, il ne faut pas oublier que si je suis prête à passer au bio, à prix égal, il faut bien entendu que je retrouve au moins la même promesse d’efficacité, et que bien entendu cette promesse soit tenue !

(TL) On me dit souvent que la cosmétique bio, c’est cher. Mais je ne trouve pas que ce soit le cas par rapport à de « grandes marques  ». Je ne pense pas non plus qu’il y ait un vrai effort financier à faire pour en utiliser. Concernant le packaging, il y a aussi aujourd’hui de belles choses. Pour moi, la chose essentielle, ce serait de changer les « mœurs » des gens, ce qui n’est certes pas facile. Il faut en effet faire comprendre que la cosmétique bio ce n’est plus ce que ça a pu être, et mettre en avant la qualité des produits, leur efficacité.

Merci à nos deux interviewées. Elles mettent des mots et des images sur ces chiffres et ces statistiques que l’on voit souvent, ce qui illustre bien les chantiers qui sont ceux de la cosmétique bio aujourd’hui. Et ce d’autant plus que nonobstant des pratiques cosmétiques différentes, Tiphanie et Virginie se retrouvent toutes deux sur de nombreux points.