NUMERO : N° 70 – Mars Avril 2017 – Produits Grande Consommation

Vers la reconnaissance officielle de l’agriculture biologique

Cette période pré-électorale nous rappelle celle que les anciens ont vécue il y a une quarantaine d’années. À cette époque, l’agriculture biologique, bien qu’étant de plus en plus présente sur le terrain, n’était pas encore reconnue officiellement : tous ses acteurs étaient donc mobilisés vers cet objectif. Un journaliste Jean Hainaux, spécialiste des questions agricoles nous rapporte ses impressions suite au Congrès organisé par l’Association « Nature et Progrès » à Bordeaux en 1977.

Reprenons ci-après les lignes qu’il a écrites dans «  La Nouvelle République du Centre Ouest » du 13 décembre 1977 : à son  retour de ce congrès qui lui a permis de nombreux contacts et échanges de vues sur l’agriculture biologique et son actualité d’alors.

Vers une reconnaissance officielle de l’agriculture biologique ?

Il a été beaucoup question au congrès de « Nature et Progrès » (l’une des associations les plus importantes d’agriculture biologique), qui s’est tenu à Bordeaux, d’une reconnaissance officielle de l’agriculture biologique.

De quoi s’agit-il ?

C’est le Centre des Démocrates Sociaux (C.D.S.), parti auquel appartient M. Pierre Méhaignerie, ministre de l’Agriculture, qui est à l’origine de l’affaire en déposant un projet de loi visant à cette reconnaissance assortie évidemment de certaines conditions qu’il conviendra d’examiner attentivement avant de dire si l’intérêt de la reconnaissance l’emporte sur les contraintes qu’elle entraîne. D’aucuns remarqueront que nous sommes en période pré-électorale et que chaque parti tente de racoler la clientèle. Pour notre part, cette objection n’a guère d’importance et nous dirons qu’il n’était pas interdit à des partis plus importants que la formation centriste d’y penser plus tôt. Nous aurions accueilli avec autant d’intérêt cette initiative si elle était venue du P.C., du P.S. ou du R.P.R.

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Agriculture et vie

Car ce que nous voyons avant tout dans cet événement c’est le signe de l’évolution des idées : il y a seulement cinq ans, le prédécesseur de M. Méhaignerie, rue de Varennes, M. Michel Cointat (1) dans une réponse à la question écrite d’un parlementaire de la Manche, exécutait l’agriculture biologique en des termes définitifs qui ont bénéficié d’une publicité extravagante grâce aux soins des trusts chimiques triomphants. Depuis, il y a eu la crise du pétrole entraînant la hausse vertigineuse des  « consommations intermédiaires »  et aussi la sécheresse de 1976.

Certes, il serait faux de dire que les agriculteurs biologiques n’ont pas ressenti les effets de ces deux phénomènes, mais on peut affirmer qu’ils les ont ressentis beaucoup moins que leurs confrères, pour la bonne raison qu’ils utilisent mieux le sol, mettent du fumier dans leur terre (2), font des engrais verts et du compost, achètent moins à l’extérieur, bref considèrent l’agriculture comme ce qu’elle a toujours été et devrait toujours être, une activité créatrice d’énergie et non pas transformatrice de produits industriels chers (pétrole, engrais, pesticides) en produits agricoles aux prix comprimés par une volonté politique.

Les cinq ans qui viennent de s’écouler ont été favorables à l’agriculture biologique, le renchérissement de l’énergie et les phénomènes météorologiques ont plaidé « de facto »  pour elle, si bien qu’il est très probable que dans les milieux politiques officiels on la considère comme une alternative valable.

Déjà dans les sphères de la Recherche on n’a jamais tant mis l’accent sur les nécessaires économies d’énergie par utilisation de techniques agronomiques encore récemment dédaignées : par exemple, culture des légumineuses en vue de réduire les achats d’azote industriel. La semaine dernière encore, les vétérinaires praticiens ont dénoncé dans une conférence de presse l’échec de l’élevage industriel et ont recommandé de nourrir les animaux avec les produits dont on dispose, herbe et fourrages, produits sur la ferme.

Ainsi, l’initiative du C.D.S., parti de la majorité, n’a-t-elle rien de surprenant dans la conjoncture actuelle, toute considération électorale mise à part. Certes, un certain nombre d’agrobiologistes vont se méfier et crier à la récupération, mais nous pensons que ne se fait récupérer que celui qui le veut bien et nous considérons ce projet d’un parti politique ayant des responsabilités gouvernementales comme un signe des temps. Maintenant, il faut attendre et voir.

J.H

(1) Michel Cointat, ministre de l’Agriculture du 8 janvier 1971 au 5 juillet 1972 (cabinet Chaban-Delmas), fut aussi de 1964 à 1967 administrateurs de l’Office National Industriel de l’Azote (O.N.I.A.) et des Mines Domaniales des Potasses d’Alsace .

(2) Récemment, un betteravier de l’Aisne, certes pas biologique, mais ayant, à l’encontre de beaucoup de ses collègues, conservé un certain cheptel, me disait qu’en 1976, dans les champs fumés au fumier de ferme, le rendement des betteraves à sucre s’était maintenu à un niveau bien plus élevé qu’ailleurs en cette conjoncture de sécheresse. Et mon interlocuteur, féru de gestion concluait : « C’est difficile à chiffrer d’une façon mathématique, mais c’est ainsi ».

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, en 2017, on a vu. La place prise par l’agriculture biologique depuis son officialisation avec les décrets parus en 1981 est importante et il ne fait pas de doute qu’elle est encore appelée à progresser. Jean Hainaux n’était pas seulement un journaliste de talent : il était aussi un écrivain en même temps qu’historien : c’est, par exemple, l’auteur sous le pseudonyme de Jean-Clair Davesnes d’un ouvrage remarquable « 

 » paru en 1989. C’est l’histoire de la fin de la paysannerie française au XXe siècle : en se transformant en exploitants agricoles dépendant des banques et de l’industrie, les paysans français se sont suicidés.

Jean-François Lemaire

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