NUMERO : N°91-septembre-octobre 2020

ARTISANS DU MONDE : le commerce équitable qui déplace les montagnes

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Pour le café, Artisans du Monde peut compter sur différents groupements dans le monde, parmi lesquels une coopérative au Congo, dont cette souriante cueilleuse est membre.

Rares sont sans doute les Français qui n’ont jamais entendu parler du commerce équitable. Mais à l’instar de l’agriculture biologique, en matière de commerce équitable, il y a ceux qui se contentent d’appliquer les cahiers des charges a minima et puis les autres, bien plus exigeants. Artisans du Monde fait évidemment partie de ces derniers, étant à l’origine même du commerce équitable en France.

Né de l’appel d’un célèbre abbé

En France, la personne qui a initié le mouvement du commerce équitable est bien connue, puisqu’il s’agit de l’abbé Pierre. Si son appel de l’hiver 1954 est célèbre, appel dont la conséquence directe fut la fondation de l’association Emmaüs, il en fit également un autre, en novembre 1971, baptisé « appel aux communes de France ». Son but était de demander à ce que chacune de ces communes se jumelle avec une commune du Bengladesh, pays alors ravagé par une terrible guerre civile. Cet appel vit la création d’un réseau associatif destiné à vendre dans l’Hexagone des marchandises importées du Bengladesh, pour en aider les habitants. De là naquit l’idée d’un réseau de magasins de vente et d’information consacrés au « Tiers Monde », prélude à la création en 1973, de la première boutique « Artisans du Monde ».

Yannick Chambon, responsable des filières chez Solidar’Monde.

« Jusqu’en 1984, Artisans du Monde a essentiellement fonctionné avec des bénévoles, explique Yannick Chambon, responsable des filières chez Solidar’Monde. Cette année-là vit la création de Solidar’Monde afin de mieux structurer la distribution, avec une centrale d’achat pour organiser la logistique, ainsi que pour créer de nouvelles filières. De son côté, Artisans du Monde, avec le statut d’association à but non lucratif (loi de 1901) est devenue une fédération d’associations dont le but est l’éducation et la sensibilisation du grand public à la problématique du commerce équitable. Si l’organisation a donc changé, visant une meilleure efficacité, notre histoire remontant en 1974 fait de nous le créateur du commerce équitable en France ».

Un commerce équitable des plus exigeants

Si le commerce équitable est aujourd’hui une notion connue, dans ses grandes lignes, du grand public, c’est aussi parce qu’il n’est plus réservé à des magasins propres, ni même au réseau spécialisé bio, qui a été rapidement un de ses premiers soutiens. Il est en effet également présent en GMS et est même souvent mentionné dans des publicités télévisées.
Mais de même que des produits bio peuvent être la simple application technique du cahier des charges de l’agriculture biologique, le commerce équitable peut se vivre avec plus ou moins d’engagement. Et chez Solidar’Monde, on est du côté du plus. Du beaucoup plus…
« Nous sommes le vecteur d’un commerce équitable exigeant, explique Yannick Chambon.

Yannick Chambon entouré de quelques membres de la coopérative Anapqui, producteurs de quinoa en Bolivie.

Le commerce équitable se base, rappelons-le, sur deux piliers. D’abord être associé à des projets ayant un impact social ou environnemental, et ensuite garantir aux producteurs une juste rémunération leur permettant de vivre décemment de leur travail. Mais le commerce équitable peut être qualifié d’exigeant quand il ne se contente pas seulement des critères figurant dans les cahiers des charges l’autorisant à être certifié. C’est-à-dire que son impact direct sur les producteurs doit être utile, réel et fort, avec un vrai bénéfice sur le terrain, aussi bien social, qu’environnemental et/ou économique. C’est pour cela que nous ne travaillons pas avec n’importe quel groupement de producteurs, un point essentiel étant déjà que notre choix se tourne toujours vers de petits producteurs, avec en moyenne 1 à 2 hectares de terre chacun ».

« Pour illustrer cette notion d’impact fort, il me faut citer quelques exemples précis. Ainsi, en Equateur, nous travaillons avec la coopérative Copropap, qui réunit 47 producteurs de canne à sucre. Cette collaboration assure vraiment leur survie, car ils n’ont que deux clients dans le monde, dont nous. Toujours dans le domaine du sucre, nous sommes aussi les partenaires de PFTC (Panay Fair Trade Center) aux Philippines, qui produit notre célèbre mascobado. Ce sont des producteurs très engagés dont l’activité a eu un très fort impact social et économique, voire politique, car ayant même servi de modèle social économique comme alternative au modèle existant. D’où l’importance pour nous de ce partenariat ».

« Dernier exemple, parmi bien d’autres, celui de la coopérative de café Comsa, au Honduras, sans doute un des plus beaux modèles que j’ai pu voir en matière environnementale. En ce qui les concerne, ils ont imaginé un système de biocompostage, qui permet à la fois de quasiment doubler les rendements et de ne pas polluer l’environnement, car il utilise simultanément la pulpe des fruits du caféier et l’eau servant à leur lavage. De plus, ils créent aussi de l’engrais à partir de microorganismes poussant au pied des caféiers. Pour partager ce savoir-faire, ils ont mis en place un centre de formation ouvert à tous, y compris à ceux qui ne sont pas membres de leur groupement. Et ce sont même des producteurs de café de toute l’Amérique latine qui viennent se former à ces pratiques de biocompostage. Je pourrais aussi citer l’école alternative inspirée de la méthode Glenn Doman qu’ils ont mise en place, où les 140 enfants présents m’ont émerveillé par leur fraîcheur, leur vivacité et leur curiosité naturelle dans les échanges que nous avons eus ensemble un après-midi que je n’oublierai jamais… ».

Créateur de filières

Ces groupements sont autant de filières spécifiques que Solidar’Monde s’emploie à stimuler voire créer : « Parfois, il nous arrive de démarrer avec un groupement qui a peu de moyens pour le faire devenir mature et réellement opérationnel, ou encore lui permettre parfois de redémarrer après des difficultés. C’est par exemple le cas d’Upromabio au Burkina Faso, qui nous fournit la mangue séchée. Il avait fait faillite et nous n’avons pas hésité à les soutenir pour qu’ils reprennent leur activité avec plus de force. La fidélité, quelles que soient les circonstances, est d’ailleurs une de nos caractéristiques. Nous travaillons depuis 20 ou 30 ans avec la majorité de nos groupements : la plupart du temps, lorsque nous commençons une collaboration, c’est pour la vie, car en général ce sont des hommes et des femmes très engagés, capables de déplacer les montagnes ! ».
Solidar’Monde peut s’appuyer sur une quarantaine de filières suivies en direct : une quinzaine en alimentaire et une trentaine pour l’artisanat. « Au total, nous avons cependant une centaine de filières, car nous faisons partie d’une plateforme européenne, l’EFTA (European Fair Trade Association) à laquelle appartiennent d’autres pionniers du commerce équitable. Nous mutualisons nos ressources, ce qui nous permet d’accéder à d’autres filières que nous ne suivons pas en direct, mais avec les mêmes exigences grâce à nos collègues européens ».

Nature Bio-Foods, groupement de producteurs de riz basmati, est l’un des partenaires d’Artisans du Monde en Inde.

Concernant les filières suivies en direct, Solidar’Monde se considère avant tout comme étant un trait d’union au service des producteurs : « Nous sommes là pour les appuyer autant sur le plan technique et agronomique que sur d’autres aspects : social, environnemental, développement produit, adaptation au marché européen, respect des normes de qualité, appui organisationnel et administratif, etc. Nous sommes le vecteur de leur parole et de leur action, pour leur permettre de venir sur le marché et de se développer ».

Equitable… et innovant !

Si pour Solidar’Monde, reconnue Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale (ESUS), le commerce équitable ne peut se concevoir, comme nous l’avons vu, qu’en mode « exigence », il ne faut pas oublier que le résultat final, ce sont des produits que nous, consommateurs, nous pouvons acheter. Des produits qui malgré la richesse de leur impact économique, social ou environnemental en amont, n’oublient pas d’être séduisants et innovants.
Actuellement, Solidar’Monde propose environ 250 références alimentaires, dont les trois principales familles, d’importance égale, sont le quinoa, le café et le chocolat. Viennent ensuite le sucre, les fruits séchés, le thé et les jus de fruits. L’innovation n’est pas absente de cet assortiment : le réseau bio se souvient probablement de la gamme de chocolats vegan lancée en 2017, dont le chocolat bio vegan au lait de coco et au sucre de coco distingué par un Trophée Natexpo, qui était le premier chocolat au lait de coco du marché. Pour l’automne 2020, on peut citer le lancement de deux chocolats dessert bio et équitables, un Noir-Caramel et un Lait. Et notre assortiment s’enrichira bientôt de deux nouvelles gammes appartenant à des familles de produits sur lesquelles on ne nous attend pas, une de ces gammes étant une vraie innovation dans sa catégorie ».

Les dernières nouveautés Artisans du Monde : des chocolats dessert Noir-Caramel et Lait, bien sûr bio et équitables.

Un choix conscient

Comme il le fait à chaque fois qu’il évoque un groupement de producteurs ou une filière mise en place ou soutenue par Solidar’Monde, Yannick Chambon est tout aussi enthousiaste à l’idée du lancement prochain de ces innovations : « Derrière tout cela, il y a de superbes personnes, capables de réaliser l’impossible, comme déjà dit de déplacer les montagnes. Elles font très souvent preuve d’un dépassement exceptionnel à plus d’un titre. Les rencontrer régulièrement est pour moi, comme pour tout le reste de l’équipe, un réel privilège. Si je pouvais faire un vœu, c’est que les gérants et le personnel des magasins, ainsi que les clients qui au final achètent les produits, puissent venir avec nous sur le terrain pour voir concrètement tout l’impact, profond, qu’ont nos produits sur la vie de toutes ces communautés ».

« De nombreux bénévoles Artisans du Monde rendent visitent à nos groupements de producteurs toute l’année. Chacun peut apporter sa pierre à l’édifice et contribuer facilement à ces projets que nous soutenons. Comment ? En rejoignant notre communauté de bénévoles et en faisant le choix conscient d’acheter les produits Artisans du Monde ».

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