Au cœur des Cévennes, dans un territoire rural où le commerce bio se fait rare, la Biocoop « La Vie au Naturel » du Vigan (30) fait figure de véritable phare. Rescapé d’un incendie, soutenu par son réseau et porté par un fort ancrage local, le magasin incarne une bio engagée, de proximité et résiliente. Alors que le magasin s’apprête à passer en Scop, entretien avec sa dirigeante, Marie Nurit, pour qui la coopération, le lien humain et l’ancrage local sont les clés d’un magasin vivant et durable.

Bio Linéaires : Marie, quel fut votre parcours avant d’arriver à la tête de la Biocoop Le Vigan ?
Marie Nurit : J’ai 45 ans, chimiste de formation, j’ai travaillé dans un centre de recherche dans ma première vie. À 30 ans, j’ai fait le choix de changer de métier pour rester en accord avec mes valeurs. Je suis alors venue dans les Cévennes pour reprendre en 2012 avec une associée un petit magasin bio historique, créé en 1982. Nous avons bien développé l’activité, en proposant notamment du vrac, puis avons déménagé en 2018 pour un local beaucoup plus grand en bordure de centre-ville. Nous avons alors intégré le réseau Biocoop, et ce fut pour moi une révélation au niveau professionnel, passant d’une seule collègue de travail à mille ! Le magasin faisait à l’époque 200 m², avant d’être ravagé par un incendie en 2020.
BL : Comment avez-vous vécu cette période après l’incendie ?
M. N. : Nous avons été très bien entourés par le territoire et ses élus. Après 10 mois d’inactivité totale, à gérer les assurances, la mairie nous a loué un local durant 18 mois pour relancer notre commerce – ce qui nous a évité la faillite – avant de reconstruire et d’agrandir le magasin sur son lieu d’origine. Aujourd’hui, nous sommes 13 à le tenir, plus deux à trois CDD pour les remplacements. Je souhaite aussi souligner l’accompagnement incroyable du réseau coopératif, avec un groupe de gérants expérimentés qui nous a soutenus au quotidien durant toute la période d’inactivité.
BL : Vous réouvrez le magasin en février 2023, qu’est-ce qui a changé ?

Le panier moyen se situe à 26,50 euros pour 276 clients/jour en moyenne, avec un gros pic de fréquentation le samedi matin, jour de marché. Le midi, nous proposons des salades au rayon traiteur, présentées en bocaux consignés, ça fonctionne très bien auprès d’une clientèle qui travaille sur Le Vigan, où l’offre de restauration est assez limitée. Nous avons une cité scolaire en face du magasin, qui représente un potentiel de 150 adultes qui y travaillent, ainsi qu’un pôle d’enseignement supérieur juste à côté, autre source de clientèle pour le magasin.
« Comme pour le réemploi, l’offre locale est un choix politique, un réel effort que nous faisons, car cela prend beaucoup de temps de travailler avec nos 70 petits producteurs »
Nos achats locaux représentent pour la plupart de tout petits montants, mis à part le pain, pour lequel nous travaillons avec trois boulangers. Notre offre locale est très diverse : maraîchage, fromage de chèvre et de brebis, produits de la châtaigne, farine, pain, truite, beaucoup de miel (100 % de l’offre)… ainsi qu’une cave et une offre brasserie très représentées : 70 % de nos vins et 80 % de nos bières sont d’origine locale ! Nous disposons d’un très beau service arrière avec trois mètres linéaires pour les fromages et deux mètres pour le traiteur. Pour le vrac, nous avons environ 230 références en ce moment, un rayon en légère baisse (11 % du CA) depuis quelques années, bien que très bien tenu, et toujours très propre. Nous proposons surtout de l’alimentaire, mais aussi du liquide, comme l’huile ou les produits lessiviels. La star du rayon en ce moment, ce sont des cookies locaux au chocolat !

BL : Qui sont vos clients et vos concurrents ?
M. N. : Nos consommateurs sont essentiellement des locaux, hormis l’afflux touristique en été. Nous les connaissons tous : des familles avec jeunes enfants, des quadragénaires, jusqu’aux retraités avec des moyens financiers supérieurs. Ils sont tous motivés par la nature, une vie saine et une bonne nourriture, et certains sont très engagés, fidèles au magasin depuis ses origines, n’hésitant pas à faire une heure de route pour venir chez nous, pour ceux qui habitent en montagne. Notre seul concurrent local, c’est le rayon bio du Super U, alors que la prochaine Biocoop est à 17 km d’ici dans une autre vallée. On peut clairement dire que nous sommes les seuls dans un rayon de 15 km.
« Notre point fort est que nos clients sont des consommateurs engagés, ce qui a permis de maintenir et développer le magasin »
BL : Vous disposez d’un module de réemploi pour faciliter les achats en vrac, pouvez-vous nous en dire plus ?
M.N. : Partant du constat que les bocaux en verre ont chacun un poids spécifique, nous avons voulu expérimenter la solution Izivrac pour uniformiser et simplifier la gestion de la tare : sa mise en place a eu lieu en 2023, lors de la réouverture du magasin. Le mécanisme repose sur un système d’échange organisé : deux tablettes vides sont installées à côté du rayon vrac, l’une destinée à recevoir les bocaux que les clients rapportent, impérativement propres, secs et sans étiquette, et l’autre servant à disposer les bocaux que nous avons nous-mêmes relavés, contrôlés, puis rendus prêts à l’emploi.

Sur chaque bocal nettoyé, nous apposons une étiquette « Izivrac » comportant un code-barres unique permettant d’identifier précisément son poids. Ce bocal est pesé une première fois par nos soins en caisse afin d’enregistrer sa tare dans le système informatique ; son code-barres est scanné et associé à ce poids fixe. Par la suite, le client peut le remplir directement au rayon vrac grâce aux entonnoirs fixés au bec des silos, conçus pour éviter les pertes de produit. Une fois rempli, il ne lui reste plus qu’à peser son bocal plein et à détacher du rayon l’étiquette bio-code correspondant au produit choisi.
Au moment du règlement, la personne en caisse scanne le code-produit, puis le code-barres du bocal : le système soustrait automatiquement la tare enregistrée, ne facturant que le poids net du contenu. Les étiquettes adhésives résistent au lavage en machine et affichent le logo Biocoop, rappelant au client qu’il doit rapporter son bocal propre pour le réemployer. Cette démarche demande du temps et un suivi constant de notre part, ainsi qu’une sensibilisation continue des clients.
Lorsque certains nous ramènent des bocaux mal lavés, encore gras ou portant des restes d’étiquettes, nous devons leur expliquer qu’ils ne peuvent être intégrés au circuit de ressourcerie et les orienter vers le conteneur à verre situé à côté du magasin. Une vigilance quotidienne est nécessaire pour garantir la qualité et la sécurité sanitaire du dispositif. À ce jour, environ 15 % des clients du rayon vrac utilisent cette solution, ce qui montre qu’il reste du travail pour la faire adopter plus largement et en faire une habitude durable.
BL : Quelle est, selon vous, votre principale valeur ajoutée et quels sont vos projets ?
M. N. : Outre notre offre unique sur le secteur, la consigne des bouteilles en verre, le recyclage des bocaux, très apprécié de nos clients, je pense que la notion d’accueil est primordiale. Notre magasin propose un accueil exceptionnel, et je mets beaucoup d’énergie dans le recrutement pour cela. Nous passons du temps avec nos clients, nous les connaissons tous, et sommes très présents pour eux. Notre prochain projet est de passer en Scop avec mes 12 salariés en 2026.

Propos recueillis par Christophe Beaubaton
Cette interview est issue de Bio Linéaires N°121







