Entré en vigueur au 1er janvier 2025 pour les produits biologiques importés de pays tiers, le nouveau Règlement européen (UE) 2018/848 vise à renforcer la crédibilité du label bio. Toutefois, ses exigences accrues, notamment sur la taille des groupements de producteurs et le nombre d’audits, se traduisent par une explosion des coûts de certification et un véritable « casse-tête juridique » pour les opérateurs. Une situation qui pourrait entraîner une vague de décertification, menaçant la disponibilité de matières premières stratégiques (cacao, café) et provoquant une hausse significative des prix pour les consommateurs européens.
Ce qui change : plus de conformité, moins d’équivalence
Le nouveau règlement remplace l’ancien système d’équivalence par un régime de conformité stricte aux règles européennes. Les organismes de contrôle des pays tiers doivent désormais être validés par la Commission européenne.
Le changement le plus impactant concerne les groupements d’opérateurs (GoO), essentiels pour les petits producteurs (80% des exploitations bio mondiales). Pour bénéficier d’une certification de groupe :
- Le GoO doit être une entité juridique unique.
- Il doit compter maximum 2 000 membres.
- Chaque producteur doit avoir une exploitation de moins de 5 hectares et un CA annuel bio inférieur à 25 000 €.
« Deux des plus grosses unions de coopératives de café d’Ethiopie sont en discussion pour arrêter la certification bio, d’autres vont se tourner vers les États-Unis ou l’Asie », Yannick Chambon, directeur achats de Solidar’Monde (marque Artisans du Monde).
Des coûts faramineux et un risque de pénurie
Ces nouvelles règles, bien que destinées à lutter contre la fraude, sont jugées inadaptées aux réalités des pays du Sud. Des coopératives comptant parfois plus de 100 000 membres doivent se scinder en de multiples entités juridiques, générant des coûts faramineux.
Le renforcement des contrôles annuels (réinspection de 5% des membres et prélèvement d’échantillons sur 2%) alourdit également la charge, Kaoka estimant par exemple que le coût de certification sera multiplié par trois.
Face à cette approche bureaucratique coûteuse, les acteurs craignent :
- Une décertification massive, certains producteurs se tournant vers les marchés moins contraignants d’Amérique ou d’Asie.
- Des ruptures d’approvisionnement de matières premières clés (cacao, café), avec un risque de pénurie, notamment dans la filière cacao, la plus vulnérable.
- Une hausse des prix en magasin, l’augmentation des coûts de certification étant inéluctablement répercutée sur le consommateur final.
« En voyant l’imbroglio juridique que le nouveau règlement occasionne, des exportateurs mixtes bio – non bio laissent des producteurs sur le carreau, certains se tournent vers d’autres structures mais d’autres arrêtent carrément de faire du bio. En plus, les USA ou l’Asie mettent moins de contraintes réglementaires donc les producteurs tendent à s’intéresser à ces marchés aux potentiels de développement. Cette réglementation va occasionner de la pénurie sur notre marché européen et faire monter les prix », constate Philippe Sendral, le fondateur d’Agrosourcing.
L’impact pourrait toucher toute la chaîne de production, comme le rappelle Bernard Lignon, chargé de mission Réglementation et Qualité des produits biologiques au Synabio : « Si un fabricant de biscuits en chocolat arrête de faire ses biscuits par manque de cacao, il va commander moins de farine avec un impact sur les fournisseurs de farine et donc les producteurs de blé. Avoir moins de matières premières va causer une augmentation des coûts pour le consommateur et fragiliser certaines entreprises ».
Malgré les alertes des professionnels et le risque de « tuer des filières », selon Julie Stoll, déléguée générale de Commerce équitable France, une modification rapide du règlement européen semble peu probable.
Les entreprises spécialisées bio, telles que Kaoka ou Agrosourcing, tentent d’amortir le choc en préfinançant les certifications ou en créant des structures d’accompagnement juridique pour leurs partenaires (voir encadré).
Pour les distributeurs et fabricants européens, les prochains mois s’annoncent décisifs : l’approvisionnement en matières premières stratégiques pourrait être menacé, avec des répercussions directes sur les prix en magasin et sur l’offre disponible pour les consommateurs.
Laura Duponchel / laura.duponchel@biolineaires.com
Quid des opérateurs bio spécialisés ?
Kaoka, Agrosourcing, Solidar’Monde travaillent sur le sujet depuis deux ans avec leurs partenaires. « Kaoka prend en charge les coûts de certification pour ses producteurs. À Sao Tomé, on a créé une deuxième entité. Comme on brasse beaucoup de volumes, on va pouvoir absorber les augmentations mais pour des petites structures, ce sera plus compliqué d’autant que beaucoup d’organisations découvrent l’évolution de la réglementation », reconnaît Guy Deberdt. Mais si le patron de Kaoka constate que le modèle de filières intégrées de son entreprise offre davantage de résilience, il craint une tension sur l’accès au cacao en 2026, dans un contexte de raréfaction de la matière première : « des acheteurs seront dans la surenchère, nous obligeant à augmenter nos prix, ce qui créera de l’inflation avec une répercussion sur les tarifs en magasin ». Côté Agrosourcing, « on a mis en place une organisation avec une douzaine de sociétés pour prendre en charge les certifications, et on a créé en Turquie une infrastructure juridique qui accompagne les producteurs sur cet imbroglio administratif ». Solidar’monde a pré-financé les coûts de certification de certains partenaires, la condition sine qua non pour ne pas perdre de producteurs.
Enfin, le Groupe Relais Vert, via sa structure d’importation Bonabio, accompagne ses partenaires dans les démarches liées aux nouvelles exigences (interface avec les OC, sélection de laboratoires accrédités, planification logistique, aide à l’émission des documents, etc.) et investit des campagnes pour faciliter la mise en conformité de ses partenaires et sécuriser ses approvisionnements.








