
Un projet né de la passion du bio local
« Bon Charly, viens avec moi, on va dans les racks là-bas au milieu, on est à l’inauguration de HBA. » C’est sur ce ton familier et enthousiaste que débute souvent une interview improvisée : dans la spontanéité, le partage et le désir de découvrir. Derrière ce moment anodin se cache pourtant une réflexion profonde sur ce qu’est aujourd’hui le commerce de proximité et sur ce que veut dire « faire du bio » dans une grande agglomération française en mutation comme Montpellier.
L’histoire d’Alentours est celle de deux associés, Charly Lassalle et Jérémy Lizarot, qui ont décidé de créer un modèle singulier. Après plusieurs années d’expérience dans leur premier magasin « Alentours », ils se lancent ensemble dans un projet ambitieux : développer une enseigne indépendante, locale et résolument flexible, capable de s’adapter aux réalités économiques et sociales de son territoire.
Une ville en transformation : comprendre la nouvelle géographie de la proximité
Monter un deuxième magasin à moins de trois kilomètres du premier aurait pu sembler risqué. Certains auraient parlé de « cannibalisation de zone de chalandise ». Mais pour les fondateurs d’Alentours, le pari repose justement sur une compréhension fine du tissu urbain montpelliérain.
Montpellier est aujourd’hui une métropole en pleine reconfiguration démographique. Les quartiers s’autonomisent, les copropriétés se densifient, les habitants cherchent des commerces de proximité à échelle humaine. Chaque micro-secteur devient une entité presque autosuffisante, avec ses propres habitudes de consommation, ses circuits courts et ses critères environnementaux.
« Même si nos magasins ne sont pas loin l’un de l’autre, explique Charly, ils répondent à deux réalités complètement différentes. » Le premier magasin se situe dans un quartier résidentiel, plutôt familial et sédentaire. Le second prend place dans une zone plus active, entourée d’entreprises, de pistes cyclables et d’espaces tournés vers la vie urbaine et sportive. Autrement dit, deux cibles, deux rythmes, deux manières de consommer.
De la prospection au local : une implantation stratégique
Mais ouvrir un commerce ne se résume pas à trouver un local vide : c’est une bataille de patience, d’urbanisme et parfois d’influence. Les deux entrepreneurs racontent avoir dû composer avec les autorités locales. Le service de l’urbanisme, d’abord réticent, a fini par devenir un partenaire. « On les connaît très bien maintenant, plaisante Charly. On s’est battu contre eux pour la construction d’une centrale, alors on a appris à dialoguer. »
L’accès à certains locaux « réservés » n’a pas été simple. Une agence avait la main sur plusieurs lots, libérables uniquement après validation du service d’urbanisme. Au final, c’est grâce à ce réseau relationnel et à leur persévérance que les entrepreneurs ont pu obtenir cet emplacement.
Penser accessibilité, rythmes et usages
L’un des objectifs d’Alentours est de concilier, proximité et accessibilité horaire. Les fondateurs observent les habitudes locales : « beaucoup de commerces sont fermés les dimanches et les jours fériés, mais, en ville, la perception du temps est différente, les rythmes sont différents, il faut être ouvert tout le temps. » Le magasin propose donc des horaires étendus, de 8h30 à 19h30 voire 20h, pour le nouveau point de vente. Une flexibilité rare dans le commerce bio.
Cette stratégie répond à une double attente : celle des actifs urbains, qui font leurs courses après le travail, et celle des habitants locaux, qui ont besoin de créneaux logistiques élargis.

L’assortiment : entre identité et adaptation
Le concept fondateur d’Alentours repose sur une base de produits essentiels – fruits, légumes, vrac, cosmétiques, produits locaux – agrémentée de spécificités adaptées du quartier. Le premier magasin a hérité d’une clientèle fidèle, attachée à certains produits. « J’ai dû conserver une partie de la gamme pour ne pas déstabiliser les anciens clients », explique Charly. Le second point de vente, en revanche, offre une liberté totale : « Ici, je fais 100 % ce que je veux ». Cette liberté se traduit par des choix audacieux : une offre orientée vers le sport et la santé, avec des compléments alimentaires, des boissons protéinées, et une gamme snacking « énergie » destinée aux cyclistes et coureurs qui empruntent chaque jour la piste la plus fréquentée de Montpellier.
Snacking bio : l’innovation au service de la durabilité
L’une des grandes nouveautés d’Alentours est la création d’une offre snacking fait-maison, conçue avec un chef partenaire. Sandwichs, bowls, desserts et entrées sont préparés trois fois par semaine dans le laboratoire situé dans la cuisine de la réserve du premier magasin, à partir des invendus du magasin. Ce modèle vertueux répond à deux objectifs : réduire le gaspillage et diversifier les revenus. « Plutôt que de jeter, on transforme, on valorise. C’est un cercle vertueux », résume Charly.
Le snacking est aussi un levier pour attirer de nouveaux clients, notamment le public des entreprises voisines. Ces plats à emporter viennent renforcer une offre différenciante, tout en s’alignant avec la tendance montante de la street food bio et asiatique : une cuisine saine, rapide, pleine de saveurs, qui séduit aussi les jeunes actifs et les étudiants.
Une philosophie : liberté et flexibilité et engagement collectif
« Notre force, c’est la flexibilité. On dépend d’aucun grand groupe, on fait ce qu’on veut. » Cette phrase résume à elle seule la philosophie d’Alentours.
L’indépendance permet aux deux associés d’expérimenter, d’ajuster les gammes et de façonner un modèle qui n’obéit qu’à une seule logique : celle de la cohérence locale. Là où les chaînes imposent des standards uniformes, Alentours revendique une approche artisanale, empirique et sensible. Ce positionnement s’accompagne également d’un engagement réel dans l’écosystème professionnel du bio : Charly consacre une partie de son temps à la structuration du secteur, en tant que membre du bureau du collectif Accord Bio, qui fédère aujourd’hui plus de 250 points de vente indépendants en France.
Cette implication permet à l’enseigne de rester au fait des grandes tendances de la distribution bio, mais aussi de défendre une vision exigeante et solidaire du commerce de proximité. Par ailleurs, Charly participe activement à l’Association Nationale des Épiciers Bio (ANEB), qui porte notamment la marque Elibio. Ce projet vise à optimiser des produits bio à des prix accessibles un enjeu majeur pour démocratiser le bio et répondre aux attentes de la clientèle.
Par ce double engagement, Charly confirme une conviction : l’avenir des commerces de proximité passe à la fois par l’indépendance, l’adaptabilité, et des actions collectives.
Une logistique mutualisée pour aller plus loin dans le local
Le développement du deuxième point de vente n’a pas seulement ouvert un nouveau marché : il a permis de rationaliser la logistique du premier. En doublant les volumes commandés, les fondateurs ont pu atteindre les minimums de franco, réduire les coûts et nouer des partenariats avec encore plus de producteurs locaux. Le résultat : une offre plus cohérente et une meilleure visibilité pour les artisans du territoire.
Près de 40 % des produits proviennent de partenaires situés à moins de cent kilomètres de Montpellier. Une proportion qui varie selon les saisons, notamment pour les fruits et légumes.
Ressources humaines : recruter différemment
L’équipe d’Alentours compte aujourd’hui vingt et une personnes, dont les deux associés. Le nouveau point de vente est constitué de sept nouvelles recrues. Comme pour le premier magasin, les critères de recrutement d’Alentours se singularisent par une exigence de proximité et de passion : « On privilégie les gens du coin, ceux qui peuvent venir à pied ou à vélo (dans le premier magasin, tous les salariés vivent à moins de 500 mètres du point de vente), qui connaissent la ville et partagent nos valeurs. »
Certaines recrues viennent du secteur du bio, d’autres non. L’important est de former une équipe complémentaire et bien ancrée dans le tissu social local. Deux salariées, par exemple, ont une expérience dans de grandes enseignes pour rejoindre cette structure à taille humaine, retrouvant le sens du métier et la liberté d’initiative.
La complémentarité des associés
Cette aventure repose sur un duo soudé. Jérémy est l’homme des chiffres, de la gestion financière et du management. Charly, lui, gère l’offre, le contact avec les producteurs, le pilotage des rayons et la communication. « Tout seul, je n’aurais jamais pu, confie Charly. Ces quatre dernières années ont été très dures, et notre complémentarité nous a sauvés. » Leur force tient aussi à leur capacité d’une répartition équilibrée des décisions.
S’inspirer pour progresser
En pleine phase d’ouverture, les deux associés ont pris le temps de se ressourcer et d’observer leurs pairs. Lors d’une visite à Paris, ils analysent des concepts urbains novateurs : Miyam, La Récolte, Mon-marché.fr, Potager City, Monop’ nouvelle génération. « On s’est rendu compte qu’on n’était pas ridicules. Ça nous a redonné confiance. »
Cette déambulation urbaine a permis de confirmer leur intuition : le commerce de proximité est à un tournant. Le consommateur urbain attend à la fois praticité, sens, transparence et engagement environnemental. Alentours incarne cette synthèse.
Une expansion raisonnée mais ambitieuse
Le deuxième magasin illustre bien la réalité du terrain : les opportunités ne se présentent qu’une fois, et il faut savoir décider vite. Aujourd’hui, les deux entrepreneurs visent la consolidation : stabiliser les équipes, renforcer les circuits d’approvisionnement, et poursuivre la croissance sans perdre l’esprit initial. La priorité reste la qualité de l’expérience client et la pérennité du modèle.
Une vision à long terme
L’ambition d’Alentours ne se limite pas à vendre des produits. Les fondateurs souhaitent reconnecter les consommateurs à leur territoire. Le bio, pour eux, n’est plus une étiquette commerciale, c’est la norme – une évidence. « Je n’ai pas besoin d’écrire “Bio” sur la façade. Pour nous, c’est la base. »
Cette conviction guide leur communication : pas de surenchère greenwashing, mais des preuves concrètes, du local, des producteurs mis en avant, et un rapport humain à la consommation.
Des chiffres parlants
Après la dernière année d’activité, le premier magasin compte plus de 3 000 clients détenteurs de la carte de fidélité (soit 76 % de la clientèle). Le panier moyen n’a pas diminué : il a même augmenté progressivement au fil du temps, ne baissant que lors des phases d’acquisition de nouveaux clients. Les clients sont ainsi plus nombreux à revenir, consomment davantage localement et deviennent moins volatiles. La croissance du magasin est stable et saine, tandis que les nouveautés rencontrent progressivement leur public.
Un modèle reproductible ?
Ce qui distingue Alentours, c’est son équilibre entre rentabilité et convictions. Rien n’est figé. Chaque projet est l’occasion de repenser les rayons, d’adapter l’offre, d’expérimenter de nouveaux services.
L’enseigne n’entend pas devenir une franchise, mais un modèle d’inspiration pour d’autres commerces indépendants : montrer qu’il est possible de réussir économiquement tout en restant ancré localement.
Conclusion : un commerce enraciné dans son époque
De la location des locaux à la gestion fine des approvisionnements, de la définition de l’offre à la formation des équipes, tout chez Alentours reflète la même logique : une intelligence de terrain. Ce projet illustre la nouvelle génération d’entrepreneurs du bio : pragmatiques, ouverts, connectés à leur territoire et conscients des mutations sociales et écologiques à l’œuvre.
À Montpellier, Charly et Jérémy prouvent qu’on peut créer du commerce sincère, humain, et durable. Pas besoin de badge « Bio » pour le dire : il suffit d’ouvrir la porte, de sentir l’énergie joyeuse d’une équipe qui croit en ce qu’elle fait.
Philippe Delran





