Dans le Haut-Doubs, à plus de 1 100 mètres d’altitude, un ancien fort militaire s’est transformé en l’un des hauts lieux du Comté. Depuis 1966, les Fromageries Marcel Petite y affinent lentement et à basse température des dizaines de milliers de meules, dans un décor souterrain où le temps, l’air frais et la patience font toute la différence. Mais l’histoire de cette maison familiale ne se limite pas à ses caves mythiques : elle raconte aussi un engagement précoce pour l’agriculture biologique, bien avant que le bio ne devienne un argument grand public.
Une maison née d’un esprit libre
L’histoire des Fromageries Marcel Petite commence avec un homme du Haut-Doubs, fils et petit-fils de fromager, formé dans une petite fruitière près de Morteau. Après avoir appris à fabriquer du Comté comme son père, Marcel Petite prend un virage inattendu : en 1932, il acquiert une affaire de négoce à Pontarlier, où il achète, affine et commercialise des fromages. La maison Marcel Petite est née.
L’entreprise est restée familiale. Près d’un siècle plus tard, elle compte environ 130 salariés et continue d’être portée par la troisième génération, avec Lionel Petite, fils de François Petite, à sa tête depuis 2008. Cette fidélité à une même lignée explique beaucoup de choses : une capacité à penser dans la durée, à investir sans précipitation et à assumer des choix parfois à contre-courant.
Le Fort Saint-Antoine, une cathédrale souterraine
Le symbole le plus fort de la maison, c’est le Fort Saint-Antoine. Construit entre 1879 et 1882 dans le cadre du système défensif de l’Est, cet ancien fort militaire domine le Haut-Doubs à 1 100 mètres d’altitude. Il est abandonné par l’armée après la Seconde Guerre mondiale. Marcel Petite le découvre en 1965, y voit tout autre chose qu’une ruine et décide d’en faire une cave d’affinage hors norme.
Dès 1966, les premières meules sont installées dans les galeries. Soixante ans plus tard, le site est impressionnant : environ 100 000 meules y vieillissent dans des galeries voûtées, à température basse et constante. La fraîcheur naturelle, l’humidité, la circulation de l’air et l’inertie thermique du lieu créent un environnement unique, presque parfait pour un affinage lent et régulier. Ici, le fromage ne se presse pas : il s’installe dans le temps.
L’art du temps long
Le choix de Marcel Petite était tout sauf banal. À une époque où l’on affinait vite et où l’on vendait tôt, il prend l’option inverse : conserver les meules longtemps, parfois six, huit ou dix mois, bien au-delà des pratiques courantes. Sur le plan économique, le pari est risqué. Mais sur le plan gustatif, il explore un autre territoire.
Avec le temps, les Comtés gagnent en profondeur, en finesse et en complexité aromatique. Certains vont jusqu’à 18, 24 ou même 30 mois d’affinage. Cette lenteur devient une signature. Là où d’autres voient une contrainte, Marcel Petite voit une matière vivante à révéler, meule après meule.
Un triage meule à meule
Le Comté Marcel Petite ne naît pas au Fort : il y arrive déjà en devenir. La maison travaille avec trente-cinq fruitières, chacune avec son lait et son savoir-faire. Cette diversité est essentielle, car le Comté est d’abord un fromage de terroir, façonné par la production locale et par la main du fromager.
Les meules arrivent dans « les maternelles » (cave) en blanc, quelques jours seulement après leur fabrication. Commence alors une étape décisive, à l’image d’un artisan du cuir, qui conditionne la formation de la croûte et, au fond, l’identité future du fromage. Chez Petite, on aime d’ailleurs dire que l’on est presque « tanneur » avant d’être affineur.
Pour garantir la régularité et une sortie de chaque meule à maturité, la maison s’appuie sur une équipe de 12 trieurs-gouteurs. Meule à meule, fromage après fromage, ils goûtent l’ensemble de la production afin d’ajuster le tri, suivre l’évolution des fromages et choisir le bon moment de départ.
Le bio avant l’heure
Au-delà de l’affinage, Marcel Petite a très tôt misé sur le bio. Dès la fin des années 1960, alors que le sujet reste marginal en France, l’entreprise s’intéresse à l’agriculture biologique. Les premières réflexions s’engagent autour de 1970-1971, avec l’appui des agronomes Claude Aubert puis Guy Reynard, figures pionnières de la bio. Les premières conversions de fruitières suivent au début des années 1970.
Le contexte n’est pas simple. Certaines petites fruitières de montagne cherchent alors un modèle de survie, face à la montée des coûts et aux transformations du secteur. Marcel Petite leur propose une autre voie : celle du bio. Le pari est audacieux, presque solitaire à l’époque, mais il pose les bases d’un engagement durable.
Chez Marcel Petite, le bio continue de progresser et reste prégnant dans la philosophie de l’entreprise. D’ailleurs, elle continue d’investir dans cet esprit, notamment dans les caves bioclimatiques de Frasne, pensées pour réduire l’empreinte énergétique tout en respectant les besoins du fromage.
Ces installations prolongent l’esprit du Fort Saint-Antoine : s’appuyer sur des conditions naturelles favorables plutôt que de les remplacer par de la technologie. L’idée reste la même depuis l’origine : laisser le lieu, le temps et le savoir-faire œuvrer.
Une signature faite de patience
Au final, ce qui distingue le Comté Marcel Petite, ce n’est pas seulement son goût. C’est une manière de travailler. Un affinage lent, une sélection rigoureuse, une attention particulière portée au croûtage, une texture soyeuse et des goûts fins et subtils.
Ainsi qu’un dialogue constant avec les fruitières et un engagement bio ancien, assumé sans discours marketing excessif.
L’entreprise a bâti sa réputation sur des choix qui demandaient du courage et de la constance. Aujourd’hui encore, elle vit de cette intuition fondatrice : le fromage se mérite, il ne se force pas. Chez Marcel Petite, le temps n’est pas un délai. C’est une méthode.
Une offre bio en service-arrière




