NUMERO : nov-Déc 2010

Années 60 : l’agriculture biologique dérange…

 

 

À cette époque d’après guerre, pas question de finasser, il fallait exploiter la terre au sens minier du terme pour produire, encore produire, toujours produire et répondre ainsi aux nécessités économiques immédiates de la Nation. La qualité ? Un gadget qui ne méritait aucune attention particulière et qui était même considéré comme un obstacle au sacro-saint productivisme. Le modernisme amenait bien évidemment l’agriculture à des utilisations de plus en plus massives d’engrais chimiques solubles et de pesticides : une politique agricole démente qui, si elle remplit quelques temps les greniers, allait apporter des problèmes autrement plus sérieux que ceux pour lesquels elle était menée. Citons en quelques uns : dégradation progressive de la fertilité naturelle des sols, prolifération des maladies, pollution des nappes phréatiques, désertification des campagnes, effondrement des marchés avec des prix insuffisants à la production, alimentation déséquilibrée…
Il n’empêche que, dans ces années là, tous les Services officiels, toutes les Administrations, toutes les Institutions, tous les Organismes professionnels et même bancaires y compris et surtout toutes les écoles d’agriculture appelaient le monde agricole à la productivité par la chimie : personne n’imaginait qu’on puisse récolter quelque chose sans engrais chimique ni pesticide.
C’est dans ce contexte que l’agriculture biologique est née… et bien sûr, toute initiative contraire au dogmatisme ambiant ne pouvait être le fait que d’escrocs, de farfelus, d’ignorants arriérés, de nostalgiques irresponsables… ou encore d’affreux commerçants, comme on va le voir ci-après.
Ainsi, par lettre recommandée avec AR du 14 avril 1964, M. Préaud, secrétaire perpétuel de l’Académie d’Agriculture de France, écrivait à Raoul Lemaire :
«Nous venons de prendre connaissance, sans doute tardive, de la reproduction que vous vous êtes permis de faire d’une communication présentée en 1959 à l’Académie d’agriculture en lui donnant un titre à sensation :’«Un document historique pour l’agriculture » et en indiquant en référence votre propre nom pour tous renseignements. Il s’agit là d’une manoeuvre absolument inadmissible : l’utilisation à des fins personnelles et commerciales d’une communication faite à notre société savante. Nous réservons tous nos droits en la matière, de même que sont réservés les droits des tiers qui pourraient avoir été lésés par votre abus.»
La Communication en question était celle faite par M. de Croutte en juin 1959 : elle soulignait les bienfaits du lithothamne notamment en élevage où il n’y avait ni fièvre aphteuse ni tuberculose lorsqu’il était employé. L’utilisation raisonnée de cette algue marine constituait alors un des points principaux de la méthode agrobiologique lancée par Raoul Lemaire, quelques années avant que naisse la méthode Lemaire-Boucher.
C’est dans la Revue «Agriculture et Vie » de mai 1964 qu’on peut lire la réponse que fit Raoul Lemaire à son interlocuteur. En voici quelques extraits :
«Si je me suis permis de reproduire la communication présentée en 1959 à l’Académie d’Agriculture, c’est parce que je ne crois jamais avoir lu sur le Bulletin des comptes-rendus hebdomadaires des séances de l’Académie d’Agriculture que cette reproduction était interdite. Je crois même qu’elle devrait être encouragée puisque chaque verso de la couverture porte que l’Académie d’Agriculture de France, instituée sous Louis XV, a été reconnue comme Etablissement d’utilité publique.
Or, si je me suis permis de mettre un titre à sensation, comme vous l’écrivez, c’est parce que justement notre presse, notre radio, tous nos organismes d’information auraient dû signaler ce qui est, non seulement d’une importance nationale, mais également mondiale, notamment le chapitre « Magnésie et Tuberculose » où il est écrit que dans les secteurs où on utilise le lithothamne les éleveurs ainsi que certains praticiens font remarquer « ici, jamais de fièvre aphteuse ni de tuberculose » Ne croyez-vous pas que cette communication est un véritable document historique ? (1) …..Alors que j’accomplis mon devoir de paysan et de citoyen français en dotant la France, dès 1929, de blés à gros rendements détenant encore aujourd’hui tous les records mondiaux de la valeur panaire, vous me menacez en réservant tous vos droits…. j’attends donc avec impatience la suite que vous donnerez à votre menace.
…..Ne croyez-vous pas que si vous aviez fait votre devoir, comme je le fais en propageant parmi les officiels que l’emploi du lithothamne empêchait la fièvre aphteuse et la tuberculose, vous auriez rendu le service, peut-être le plus important que l’on puisse rendre à l’agriculture française ? Si nous avons donné à cette communication la diffusion qu’elle mérite, c’est parce que précisément, vous avez négligé de le faire. C’est donc nous, les paysans qui devrions faire bloc et vous assigner pour ne pas nous avoir renseignés et avoir ainsi commis le délit de non-assistance à personne en danger.»
La reconnaissance officielle de l’agriculture biologique, on le voit, n’était pas encore à l’ordre du jour. Elle devra se battre dans un milieu professionnel hostile et un environnement indifférent et incrédule pour tenir sa place. Les abus du productivisme outrancier et leurs conséquences tragiques sur la santé devaient, des années plus tard, contribuer à fissurer la lourde chape de la bêtise humaine en matière de sa gestion de la vie.

Jean-François Lemaire

(1) il faut savoir qu’à cette période, la fièvre aphteuse et la tuberculose ravageaient de nombreux troupeaux sur l’ensemble du territoire.