NUMERO : Novembre-décembre 2015

Les eaux de toilette et les parfums

De quoi parle-t-on ?

Un parfum est composé d’une base, de substances parfumantes (alias « jus »), et en général d’un fixateur. Lorsque la base du parfum est solide (cires, huiles et beurres végétaux s’il s’agit d’ingrédients naturels, en proportion variable selon la consistance que l’on désire obtenir), on parle de parfums solides et parfois de « concrètes ». Bien que connus depuis toujours, ils ne sont pas très répandus, mais commencent à connaître un regain d’intérêt. On trouve malheureusement beaucoup de parfums solides sur base d’huiles minérales et de silicones. Les parfums solides s’appliquent en petite quantité, et leur sillage (durée de leur pouvoir odorant) est en général limité. Avec une base huileuse (huile végétale idéalement), il s’agit de parfums huileux, qui ne sont pas les plus répandus, car toutes les substances odorantes ne sont pas parfaitement solubles et/ou miscibles dans l’huile, d’où des possibilités de formulation limitées. Citons aussi pour mémoire les parfums en poudre, dont la base est du talc.

Les parfums les plus répandus sont ceux à base d’alcool éthylique (ou éthanol), employé car c’est un excellent solvant des essences parfumantes, conservant leur odeur dans le temps, la sienne étant neutre et n’interférant donc pas avec celle des essences. Lorsqu’on vaporise le parfum, cet alcool s’évapore rapidement, en apportant de plus une sensation de fraîcheur, ne laissant sur la peau que les molécules odorantes.

Les usages de la profession ont défini plusieurs catégories de parfums, selon la concentration en essences, mais avec des chiffres qui varient selon les fabricants. A plus de 20 % d’essences (40 % parfois pour les marques les plus prestigieuses), on parle de parfum au sens strict ou d’extrait de parfum, entre 12 et 20 % d’eau de parfum, entre 7 et 12 % d’eau de toilette, autour de 4 à 6 % d’eau de Cologne et à moins de 4 % d’eaux légères ou eaux fraîches (alors souvent sur support aqueux). Il existe aussi des « Splash Cologne » alias « eau de solide », à l’odeur très fugace : avec une concentration en essence limitée à 1 % à 3 % seulement, elles servent surtout à se rafraîchir ponctuellement. Plus le produit est concentré en essences, moins il faut en mettre, plus sa tenue sera longue (de 2 à 3 heures pour une eau de toilette à plusieurs jours pour un extrait de parfum), plus il sera possible d’utiliser des essences différentes en quantité suffisante pour offrir un « bouquet » olfactif varié… et plus le produit sera cher ! Raison pour laquelle les extraits de parfum prestigieux sont vendus en flacons de quelques millilitres parfois, les eaux de toilette en spray et l’eau de Cologne en général en grands flacons.

Par « bouquet olfactif », il faut entendre la fameuse pyramide olfactive, avec sa note de tête (l’odeur que l’on sent en premier, avec les essences les plus légères et les plus fraîches), sa note de cœur qui s’épanouit ensuite (la plus importante car elle signe l’appartenance à une famille donnée de parfums), et enfin la note de fond, celle qui peut durer des heures sur la peau ou surtout sur les vêtements…

 

L’alcool : dénaturé ou pas, et comment ?

L’alcool utilisé dans les parfums alcooliques étant de l’éthanol, c’est le même que celui présent dans les boissons, d’où un important problème fiscal. En effet, toutes les boissons alcooliques, qu’il s’agisse de bière, vin, cidre, rhum, cognac et autres spiritueux, sont taxées par l’Etat dans tous les pays. Ce « droit d’accise » est une taxe payée au final par le consommateur car incluse dans le prix de vente, proportionnelle à la quantité d’alcool dans le produit fini. N’est exonéré que l’alcool qui n’est pas destiné à la consommation humaine, celui « à des fins industrielles, pour produire des denrées alimentaires et des médicaments, ou pour fabriquer des cosmétiques, des biocarburants, des peintures ou des produits antigel et de nettoyage ».

Afin d’éviter un usage détourné d’alcool détaxé vers une utilisation alimentaire, on a très tôt imaginé de recourir à un procédé appelé dénaturation, c’est-à-dire l’ajout dans l’éthanol de substances empêchant (a priori) que ce dernier puisse encore servir de boisson, en changeant son goût (avec un amérisant par ex.), son odeur voire sa couleur, et en ajoutant un marqueur chimique pour identifier aisément cet alcool dénaturé. Les dénaturants typiquement utilisés sont des glycols, du méthanol et/ou encore le diéthyle phtalate (DEP), produit chimique qui a l’avantage de posséder des propriétés de fixateur pour les parfums (voir ci-après), mais dont on connaît aujourd’hui les effets néfastes sur la santé. Une alternative plus chère et plus naturelle consiste à dénaturer l’alcool avec des huiles essentielles, dont le parfum doit bien entendu ne pas être le même que celui de certains spiritueux (les huiles essentielles de citrus ne sont ainsi pas acceptées à cet effet !). Les fabricants de cosmétique naturelle utilisent par exemple l’huile essentielle de lavande ou du thymol de thym. Si ce sont les fournisseurs d’alcool qui procèdent en général à la dénaturation dans des entrepôts très contrôlés, un fabricant de cosmétique peut aussi le faire lui-même dans un cadre tout aussi surveillé, après envoi préalable aux services fiscaux d’un échantillon pour analyse et approbation.

Rien n’interdit d’utiliser de l’alcool non dénaturé dans un parfum ou dans tout autre cosmétique. Mais dans ce cas, ce produit serait soumis au droit d’accise, soit actuellement plus de 17 € du litre en France : un coût non négligeable dans un parfum constitué à plus de 80 ou 90 % par de l’alcool ! Si les fabricants de parfums naturels utilisent donc en général de l’alcool dénaturé, c’est aussi pour limiter le prix de vente final. Mais on trouve de fait certaines marques qui ont fait le choix de l’emploi d’alcool non dénaturé, dans leurs soins ou dans les parfums, totalement ou partiellement (par exemple pas d’alcool dénaturé dans les gammes pour bébés). L’alcool employé par les fabricants de cosmétique (et/ou parfumerie) naturelle, bio en général, qu’il soit dénaturé ou non, est issu de la fermentation de sucres ou de céréales.

En France, parmi les très rares substances de synthèse autorisées par son cahier des charges, Ecocert tolère, afin de respecter si nécessaire la réglementation locale, l’alcool butylique tertiaire (appelé aussi t-butyl alcool), l’alcool isopropylique (refusé par COSMOS) et le benzoate de denatonum (ou Bitrex®), la substance la plus amère du monde, même à dose infinitésimale.
 

Le risque d’interdiction de la dénaturation par des huiles essentielles

Malheureusement, depuis 2008, la Commission Europénne a engagé une révision du système, afin de l’harmoniser, estimant qu’il permet actuellement trop de fraudes. En novembre 2014, elle a finalement recommandé que des marqueurs chimiques communs soient imposés comme dénaturants, pour que les « laboratoires douaniers dans toute l’Europe [puissent] toujours être en mesure […] de démontrer clairement qu’il s’agit d’alcool distillé illégalement à partir de produits dénaturés (tels que des parfums ou des bains de bouche) pour en faire des boissons alcoolisées ». Des marqueurs chimiques qui seraient dès lors les seuls autorisés, excluant de facto l’emploi d’huiles essentielles et autres parfums. Une décision contre laquelle se battent depuis des associations de fabricants, comme COSMED ou bien entendu Cosmébio ou NaTrue.
 

Les composés parfumants

Les essences étaient à l’origine principalement issues de plantes (fleurs, fruits, racines, feuilles, graines, écorce, bois, résine, mousses, etc.), traitées de différentes façons : expression (pression), distillation, enfleurage (extraction dans de la graisse), macération alcoolique, extraction par solvant ou au CO2… Si ces matières premières sont toujours utilisées, la part des ingrédients synthétiques a explosé avec l’essor de la chimie organique dès la fin du 19e siècle. 4 à 5.000 produits chimiques sont maintenant à la disposition des parfumeurs, soit pour remplacer des matières naturelles trop rares et donc trop chères, soit totalement artificielles. Leur avantage est d’offrir des caractéristiques olfactives parfaitement standardisées et donc reproductibles, ainsi que des prix maîtrisés, non dépendant des matières premières naturelles. Mais un grand nombre de ces composants chimiques sont aussi, et surtout, entachés de soupçons relatifs à leur innocuité ! De leur côté, les parfumeurs qui ne travaillent qu’avec des essences naturelles ont donc une tâche plus difficile, n’ayant à leur disposition que quelques centaines d’essences.
Fixateurs et autres substances douteuses

Pour que le parfum dure plus longtemps, les fabricants utilisent en général des fixateurs, ingrédients de poids moléculaire élevé, peu volatils, qui évitent que les essences s’évaporent trop vite. Certaines essences conviennent elles-mêmes à cet effet, en particulier celles responsables de la note de fond. Mais ce rôle a été longtemps traditionnellement joué par des substances animales : musc, castoréum, civette, ambre gris, etc. Pour des raisons éthiques, légales ou commerciales, certaines ont été remplacées par des muscs synthétiques, entre autres perturbateurs hormonaux reconnus. Parmi les autres substances indésirables que contiennent les parfums de synthèse, il ne faut pas oublier non plus les filtres UV ou les colorants, auxquels les parfums naturels renoncent en général. Et si on met souvent en avant le potentiel allergène des huiles essentielles naturelles, il ne faut pas oublier que les milliers de substances synthétiques employées en parfumerie présentent elles aussi le même risque, voire pire.

 

Bien choisir et utiliser le parfum

Si l’important est toujours de choisir un parfum correspondant à sa personnalité, concernant les familles de senteurs, rappelons simplement qu’il faut choisir son parfum (notes fraîches, fruitées, boisées, florales, épicées, etc.) en fonction de l’occasion, du moment de la journée et de la saison. Et il faut surtout ne pas abuser des parfums, en particulier des extraits qui laissent un sillage très fort. L’extrait de parfum s’applique toujours sur des zones chaudes (intérieur des poignets ou des genoux, cou, arrière de l’oreille) qui serviront de diffuseur naturel. Frotter la zone parfumée est une erreur à ne pas commettre, car on casse les molécules, ce qui en modifie l’odeur. Pour une eau de toilette, on la vaporisera sur soi, mais avant de mettre ses vêtements, ce qui évite de tacher les vêtements et permet à l’odeur de durer. Un parfum tenant moins bien sur une peau sèche, on améliorera sa tenue en employant au préalable un lait pour le corps.

Pour faire le bon choix, il faut faire l’essai sur une peau propre, et ne pas dépasser un test de 3 ou 4 parfums, nos cellules olfactives saturant au-delà. Ne pas oublier d’attendre quelques minutes pour apprécier la note de cœur qui suivra la note de tête. Et si l’emploi d’une touche à parfum est pratique, rien ne vaut l’essai sur sa propre peau, à cause des interférences inévitables avec la chimie de celle-ci. Enfin, pour conserver vos parfums, évitez la chaleur et la lumière et refermez toujours bien les flacons.

En conclusion, on peut aujourd’hui faire confiance aux parfums naturels et bio, qui sont eux aussi (enfin) créés par de vrais « nez ». Ils sont aussi subtils et séduisants que ceux issus de la chimie pure, laissant derrière eux un vrai sillage, avec une sensualité aussi forte que les « grands » parfums, même s’ils n’ont pas exactement le même résultat. Et n’oublions pas que les parfums bio, à l’instar de la cosmétique certifiée, présentent aussi un aspect éthique (protection des espèces végétales, aide au petits agriculteurs et récoltants, etc.). A noter cependant que tous ces parfums naturels ne sont pas forcément certifiés, certaines marques utilisant l’une ou l’autre molécule nature identique non acceptée par exemple par Ecocert ou encore quelques rares extraits de plantes obtenus avec des solvants qui ne le sont pas non plus. Mais par rapport aux parfums presque 100 % synthétiques, l’amélioration est néanmoins énorme.