NUMERO : N° 68 – Novembre décembre 2016

L’alcool dans les cosmétiques

L’alcool est un ingrédient présent dans de nombreux produits cosmétiques, en particulier en cosmétique certifiée. Son emploi est parfois très critiqué par certains, suscitant par ailleurs au minimum des inquiétudes en raison de ces critiques largement diffusées, notamment sur les blogs. Où se situe le vrai ? Des éléments de réponse s’imposent.

De quoi parle-t-on ?

Chimiquement parlant, un alcool est un composé organique, c’est-à-dire une molécule à base de carbone, sur lequel est fixé un « radical » OH (oxygène + hydrogène) alias groupe hydroxyle. Le nom des alcools est formé d’un préfixe rappelant la chaîne carbonée de base, auquel on rajoute la terminaison –ol : le méthanol (alcool méthylique) est dérivé du méthane, l’éthanol (alcool éthylique) de l’éthane, le propan-1-ol (alcool propylique) et le propan-2-ol (alcool isopropylique) du propane, le phényl-méthanol (alcool benzylique) du phényl-méthane (méthyl-benzène), etc.

Mais il ne s’agit d’un alcool que lorsque ce groupe hydroxyle est fixé sur un carbone dit « saturé » car toutes ses « liaisons » chimiques sont occupées. Si ce carbone n’est pas saturé, formant par exemple ce que l’on appelle un « cycle aromatique », la molécule n’est pas un alcool au sens strict mais un phénol, composé néanmoins appelé aussi alcool aromatique. Très présents dans le monde végétal, certains phénols sont connus pour leurs propriétés intéressantes (acide salicylique, flavones, anthocyanes, tanins…).

Parmi les « vrais alcools » figurent également, point important, des « alcools gras », dont les noms INCI sont Cetearyl-, Cetyl-, Stearyl- ou Behenyl Alcohol. On les trouve aussi décrits sous des noms génériques comme alcool cétéarylique, cétylique, stéarylique ou encore dodécanol, hexadécanol, octadécanol, docosanol, etc. Les alcools à chaîne courte (entre 1 et 7 atomes de carbone, comme l’éthanol ou le méthanol) sont en effet des liquides fluides, solubles dans l’eau. Mais plus la chaîne est longue, plus ils sont épais (huileux) et moins ils sont solubles dans l’eau, voire non miscibles. À partir de 16 atomes de carbone, ils sont solides. C’est à partir de 8 atomes de carbones (octanol) que l’on parle d’alcool gras.

Les alcools non gras, qui nous intéressent surtout ici, sont en général consommés comme aliment (boissons : alcool éthylique) ou utilisés comme composés industriels (cosmétique, produits ménagers, antigel, dissolvant, combustible…). L’alcool alimentaire est exclusivement produit par fermentation (fruits, céréales…), l’alcool industriel étant lui issu de la chimie du pétrole (à partir d’éthylène pour l’éthanol). À noter que la glycérine (glycérol) et les édulcorants du type polyols (sorbitol, xylitol, mannitol…) sont également des alcools, nommés « polyalcools » car contenant plusieurs groupes –OH. Le mot alcool désigne donc des molécules aux propriétés très différentes.

Pourquoi de l’alcool dans les cosmétiques ?

L’introduction technique ci-dessus s’imposait, car on constate parfois une confusion, dans l’esprit des consommateurs, concernant les différents alcools utilisés en cosmétique. Le cas des alcools gras est simple : toujours d’origine végétale dans le cas de la cosmétique certifiée (ils peuvent sinon être aussi dérivés du pétrole), ce sont des ingrédients qui apportent beaucoup à la peau et au confort des produits. En fonction de leur nature, ils jouent en effet un rôle d’émollient (assouplissant et adoucissant la peau), de protection/hydratation de la peau, d’agent favorisant ou stabilisant les émulsions, à opacifier un produit, réguler sa viscosité, etc. À noter que l’alcool benzylique peut être aussi utilisé comme conservateur (autorisé par Cosmebio, Cosmos, NaTrue, BDIH), et qu’il peut également apparaître dans les formules comme « composé à déclaration obligatoire », car allergène potentiel contenu naturellement dans de nombreuses huiles essentielles.

Présent tant dans des crèmes visages et corps que dans des toniques visage, des shampooings et après-shampooings, des dentifrices, etc., c’est l’éthanol (alcool éthylique, l’alcool alimentaire) qui suscite des interrogations. Son dosage peut aller jusqu’à 10-12 % de la phase aqueuse dans les émulsions voire 20 % dans les toniques, avec un intérêt multiple. Pour la peau, c’est à la fois un actif tonifiant, rafraîchissant, astringent, antibactérien, un stimulant de la microcirculation. Il facilite l’action des actifs, car il pénètre la barrière cutanée où il augmente leur solubilité. Côté formulation, c’est un conservateur à spectre large, permettant souvent de se passer totalement de conservateur au sens strict. Il peut aussi servir de solvant et donc de véhicule pour de nombreux actifs (extraits alcooliques de plantes) ou d’adjuvant pour la dispersion d’agents gélifiants.

Les inconvénients potentiels de l’alcool

Le reproche essentiel fait à l’éthanol est qu’il est irritant (apparition de rougeurs) et surtout desséchant car dégraissant, pour la peau ou les cheveux. Pouvant effectivement dissoudre les lipides, il peut détériorer le film hydrolipidique protecteur (sébum) et ainsi assécher et donc irriter. A noter cependant que l’alcool n’est pas en lui-même asséchant/irritant, contrairement à d’autres substances agressives : cet effet négatif est une conséquence de son action dégraissante. Concernant sa toxicité aiguë (effet d’une dose massive et unique) en effet, « elle est négligeable par contact cutané ; l’’éthanol est irritant pour les yeux mais n’a pas d’effet irritant ou sensibilisant sur la peau » indique le fiche toxicologique officielle de l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité). Et pour ce qui est de la toxicité subchronique (contact répété pendant plus de 28 jours et moins de 90 jours) et chronique (plus de 90 jours), « aucun effet systémique n’est observé par voie cutanée ». Quant aux autres effets possibles, de toute façon « l’absorption percutanée [à travers la peau] est très faible (environ 1 %) ».

On peut lire parfois que certains toxicologues souhaiteraient le voir classé parmi les substances CMR (cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques), mais les effets constatés, bien réels, ne concernent que l’ingestion orale à forte dose chez des personnes alcoolisées.

La dénaturation de l’alcool

Un autre reproche qui est parfois fait est celui de la présence d’agents dénaturants dans l’éthanol. Pourquoi cette dénaturation et en quoi consiste-t-elle ? L’éthanol est en fait l’alcool présent dans les boissons alcoolisées, qui sont taxées par l’Etat dans tous les pays. N’est exonéré de ce « droit d’accise » – taxe payée au final par le consommateur car incluse dans le prix de vente, proportionnelle à la quantité d’alcool dans le produit fini – que l’alcool non destiné à la consommation humaine, celui « à des fins industrielles, pour produire des denrées alimentaires et des médicaments, ou pour fabriquer des cosmétiques, des biocarburants, des peintures ou des produits antigel et de nettoyage ».

Pour éviter l’usage détourné d’alcool détaxé vers une utilisation alimentaire, on y ajoute des substances empêchant que celui-ci puisse a priori encore servir de boisson, en changeant son goût (avec un amérisant par ex.), son odeur ou sa couleur, et en ajoutant un marqueur chimique pour repérer la dénaturation. Les dénaturants typiquement utilisés sont des glycols, du méthanol et/ou encore le diéthyle phtalate (DEP), dont les effets néfastes sur la santé sont connus. Il est également possible, mais c’est plus onéreux, de dénaturer l’alcool avec des huiles essentielles, dont le parfum doit bien entendu ne pas être le même que celui de certains spiritueux (les huiles essentielles de citrus ne sont ainsi pas acceptées !). Les fabricants de cosmétique naturelle utilisent par exemple l’huile essentielle de lavande ou du thymol de thym. Rien n’interdit d’utiliser de l’alcool non dénaturé dans un cosmétique (et surtout les parfums), mais dans ce cas le droit d’accise s’applique, avec une influence parfois non négligeable sur le prix final du produit. A noter que la Commission Européenne prépare une révision de la réglementation sur le sujet, qui malheureusement reviendrait à interdire les dénaturants naturels. Un projet contre lequel se battent des associations de fabricants, comme COSMED ou bien entendu Cosmébio et NaTrue. Quoi qu’il en soit, les alcools dénaturés utilisés en bio ne posent pas plus de problème que ceux non dénaturés.

Ami ou ennemi ?

Au final, seul l’effet desséchant/irritant peut éventuellement inquiéter, mais tout est question de dosage et de formulation. L’alcool présent en fin de liste INCI ne présente pas une concentration suffisante pour perturber la peau. Et s’il est en tête de liste, il faut parfois relativiser : des études cliniques ont montré qu’aucun effet desséchant n’était constaté jusqu’à une concentration de 20 % d’alcool dans la phase aqueuse des émulsions, et que la tolérance était donc très bonne. Sans oublier qu’une bonne partie de l’alcool s’évapore dès l’application. Et il existe des produits de cosmétique naturelle qui ont pu être classés « hypoallergéniques », et d’autres à la tolérance cutanée vérifiée cliniquement même sur des peaux sensibles et allergiques, conservés uniquement avec de l’alcool !

Car l’effet asséchant peut être compensé par la présence dans la formule (émulsions notamment) d’ingrédients hydratants et relipidiants. C’est la même différence qu’il y a, à la dégustation, entre une eau de vie et une liqueur à la teneur en alcool équivalente mais riche en sucre. À noter que la glycérine, pourtant reconnue pour être un excellent hydratant cutané, présente les mêmes caractéristiques (rappelons que c’est un polyalcool) : à concentration raisonnée, elle hydrate la peau et les cheveux, et à concentration élevée, elle dessèche fortement !

Pour le formulateur, l’éthanol est donc un ingrédient à employer avec prudence (comme pour nombre d’autres actifs ou ingrédients, d’ailleurs), mais lorsque cela est fait à la dose qu’il faut, dans la qualité ad hoc (sans dénaturant potentiellement dangereux) et en association avec des ingrédients adaptés, il possède nombre de qualités. Dans certains produits, sa suppression amènerait de plus à mettre des conservateurs là où il n’y en avait pas. Même peu agressifs, bien tolérés et d’origine naturelle, les conservateurs ne sont par définition jamais inoffensifs.

Tout le monde n’étant pas sensible à l’éthanol, loin de conseiller de fuir les cosmétiques certifiés en contenant, rien ne vaut un test, par exemple avec un échantillon. Il va de soi que les personnes à la peau très sèche et donc très sensible devront être vigilantes, de même que les personnes à la peau grasse (à cause de l’effet rebond que peut provoquer un dégraissage trop puissant de la peau). Mais c’est surtout avec les bébés et jeunes enfants, dont la peau est fine et perméable, que l’on devra bien sûr être plus qu’attentif à la présence d’éthanol, en l’évitant quand il est en concentration élevée.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here