NUMERO : N°91-septembre-octobre 2020

L’azote chimique, combien de morts ?

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[Agronomie bio] L’azote est indispensable à la vie. Mais l’industrie chimique a réussi à en faire un produit aux effets désastreux pour la santé et l’environnement. Comment est-ce possible ?

L’azote est aussi indispensable que l’oxygène. Sans lui les plantes ne poussent pas et si elles ne l’incorporaient pas dans leurs protéines, nous ne pourrions pas vivre. L‘azote, c’est 78 % de l’air que nous respirons et nous en faisons passer dans nos poumons plus de 10 000 litres par jour. Mais cet azote-là est présent dans l’air sous la forme de deux atomes fortement liés entre eux (N2) et ni les plantes ni nous ne sommes capables de l’utiliser. Cela devient possible lorsqu’il est combiné avec de l’hydrogène ou de l’oxygène pour devenir de l’azote dit « réactif », capable de nourrir les plantes, qui à leur tour pourront les incorporer à des protéines, dont nous et les autres animaux avons un besoin vital. Or, la transformation de l’azote de l’air, dit « inerte » (N2), en azote réactif, seules certaines bactéries du sol sont capables de la réaliser. Ou du moins en étaient seules capables, jusqu’à ce que les chimistes s’en mêlent.

L’ammoniac, un produit banal devenu redoutable

Beaucoup d’entre nous ont une bouteille d’ammoniac dans leur placard aux produits ménagers. Pas de panique, elle ne va ni vous exploser à la figure ni vous faire beaucoup de mal si vous l’utilisez avec les précautions d’usage. Mais ce produit est à l’origine de presque tous les maux de l’agriculture moderne. En 1909 un chimiste allemand, Fritz Haber, a réussi, par un procédé industriel complexe, en combinant l’azote de l’air avec de l’hydrogène, à synthétiser de l’ammoniac (NH3), bref à faire la même chose que certaines bactéries : mettre l’azote de l’air sous une forme utilisable par les plantes. L’invention la plus importante de l’histoire de l’agriculture, et même de l’histoire tout court, selon certains.
À partir de l’ammoniac de synthèse, les industriels ont pu fabriquer tous les engrais azotés chimiques. Une bénédiction pour les agriculteurs qui disposent d’azote en quantités illimitées, à un coût relativement faible, facile à épandre et augmentant fortement les rendements. Et tous, ou presque, s’y sont mis, d’autant que les services de vulgarisation les y encourageaient. Donc, plus besoin de vaches pour avoir du fumier, principale source d’azote jusque-là, et de nombreuses exploitations se sont spécialisées dans les productions végétales. Mais comme la demande de viande allait croissant, il fallait de exploitations spécialisées dans l’élevage, et ce fut le début de l’élevage industriel. Quant à l’ammoniac, l’industrie en produit bien davantage que ce dont les plantes ont besoin. Ce qui fait que, en France, sur les 2,2 millions de tonne d’azote sous forme d’engrais chimiques produits ou importés, la moitié ne sert à rien, sinon, dans une large mesure, à polluer. Une pollution qui prend deux formes : les nitrates et l’ammoniac, les premiers polluant l’eau et le second l’air.

700 000 tonnes d’ammoniac émis chaque année dans l’air

La France est le plus gros émetteur d’ammoniac d’Europe et, contrairement à d’autres pays, ses émissions n’ont pas sensiblement diminué depuis 15 ans. Cet ammoniac est émis d’une part par les sols lors des apports de fertilisants, d’autre part par les élevages, ces derniers étant les premiers émetteurs. Ces émissions ont au moins deux graves conséquences. D’une part, l’ammoniac contribue de manière importante aux particules fines (PM2,5) de l’air, les plus dangereuses pour la santé et qui, selon Santé Publique France, provoqueraient 48 000 décès par an. Les particules d’origine agricole, dites secondaires, proviennent de la combinaison de l’ammoniac avec les oxydes d’azote émis par la circulation automobile. La part de l’agriculture dans la présence de particules fines est difficile à déterminer, mais certains spécialistes estiment qu’elle est responsable d’un quart, ce qui contribuerait à plus de 10 000 morts. Par ailleurs, une partie de l’ammoniac émis dans l’air retombe sur la végétation, diminuant fortement la biodiversité dans les espaces naturels, car il favorise les espèces dites nitrophiles (aimant l’azote), au détriment des autres, essentielles pour la biodiversité. Un autre impact négatif des excès d’azote sur la santé
est de favoriser indirectement la consommation excessive de viande, cause d’une augmentation de la mortalité.
Les fondateurs des agricultures biologique et biodynamique ont eu une intuition géniale en refusant non seulement les pesticides mais aussi les engrais azotés de synthèse. L’agriculture biologique est en effet la seule à avoir fait ce choix, d’une importance à mon avis égale à celle de l’interdiction des pesticides. Dommage que cet avantage soit peu mis en avant par les adeptes du bio.

Claude Aubert

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