NUMERO : N°80 – Novembre/ Décembre 2018

Nourrir la planète en bio, c’est possible…

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Une fois épuisés tous les arguments contre la bio, il n’en reste qu’un aux biosceptiques : il serait impossible, avec la bio, de nourrir les 9 milliards d’habitants de la planète attendus vers 2050, en raison de rendements insuffisants.

Question préalable : pourrait-on le faire avec les méthodes de l’agriculture chimique intensive ? Sans doute, mais pas de manière durable. Car, de toute manière, l’agriculture
conventionnelle n’est ni généralisable ni durable. Elle pourrait sans doute nourrir 9 milliards de terriens en 2050, à condition que tout le monde puisse acheter ses produits, de plus en plus coûteux au fur et à mesure que le prix de l’énergie augmentera du fait de la
raréfaction du pétrole et du gaz naturel. Et le jour où toutes les réserves fossiles seront épuisées, l’agriculture conventionnelle, basée sur l’azote de synthèse, grand consommateur d’énergie, deviendra impossible. Sans parler de ses impacts désastreux sur la santé et l’environnement.

De nouvelles données qui contredisent les biosceptiques

Jusqu’à une époque récente, tout le monde, ou presque, était d’accord : la différence de rendement entre bio et conventionnel étant en Europe, selon les cultures, de 10 à 50 %, l’agriculture biologique n’est pas généralisable. Une affirmation de plus en plus
contestée :
1) Une méta-analyse(1) faisant le bilan de toutes les études comparatives publiées dans le monde a conclu que les rendements en bio étaient en moyenne inférieurs de 19 % à ceux en conventionnel, et seulement de 8 à 9 % avec de bonnes rotations et/ou des cultures associées. Un déficit de rendement qui devrait encore diminuer, voire disparaître, avec les progrès de la recherche agronomique, la sélection de variétés adaptées à la culture biologique, la généralisation de pratiques telles que les cultures associées.
2) Dans les pays du Sud, de nombreuses réalisations montrent que, avec des techniques écologiques, on peut augmenter considérablement les rendements. (voir des exemples dans le tableau). Certes, les rendements obtenus restent faibles par rapport à ceux de l’agriculture chimique intensive, mais s’ils étaient atteints par la majorité des agriculteurs des pays concernés, on pourrait y nourrir deux à trois fois plus de personnes qu’aujourd’hui.
3) Une autre étude (2), publiée en 2017 par la revue Nature conclut qu’une agriculture 100 % bio permettrait de nourrir la population mondiale, sans augmenter les surfaces cultivées, à deux conditions : diminuer la consommation de protéines animales et réduire le
gaspillage.
Ajoutons que, même avec les techniques les plus intensives, il serait impossible de nourrir la population de la planète en 2050 si tous ses habitants se mettaient à adopter les habitudes alimentaires des pays industrialisées en matière de sources de protéines. Il faut en effet 3 à 10 fois plus de surface pour produire la même quantité de calories et de protéines sous forme de viande que sous forme de légumineuses.

Les cultures associées, une clé du rendement en bio

Une méta-analyse (3) faisant le bilan de 126 études, a conclu que les cultures associées, par rapport aux mêmes cultures seules, augmentent en moyenne le rendement et le revenu des agriculteurs de 33 %. L’exemple le plus fameux est la milpa, en Amérique
du Sud, qui associe les trois aliments de base des civilisations amérindiennes : maïs, haricot et courges. Des haricots grimpants sont semés au pied du maïs, qui leur sert de tuteur et des courges poussent entre les pieds de maïs, couvrant ainsi le sol. D’où une
utilisation optimale des ressources du sol et de l’énergie solaire, et un apport d’azote par les haricots. Problème : ce système, comme la majorité des associations de plantes cultivées, est incompatible avec l’utilisation des pesticides et la mécanisation telle qu’elle est conçue aujourd’hui. En bio, le problème des pesticides ne se pose pas. Quant à la mécanisation, elle est possible, mais – faute de marché – les fabricants ne proposent pas de matériels adaptés.
La bio peut donc nourrir le monde, mais à deux conditions : réduire la consommation de produits animaux, et particulièrement de viande rouge, et mettre en place des politiques pour aider les agriculteurs à intensifier écologiquement leurs modes de production.
Claude Aubert

(1) Ponisio LC et al. Diversification practices reduce organic to conventional yield gap,
Proceedings of the Royal Society B, 282 : 20141396
(2) Müller A et al. Strategies for eeding the world more sustainably with organic
agriculture, Nature communications (2017) 8(1) : 1290
(3) Martin-Guay MO et al. The new Green Revolution : Sustainable intensification of
agriculture by intercropping, Science of The Total Environment, (2018) ; 615 : 767-772

Cet article est à retrouver dans Bio Linéaires N°80 – Novembre/ Décembre 2018

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