NUMERO : Nov-Dec 2013

Quelles semences pour l’agriculture biologique ? (Suite du n°49)

Mainmise des multinationales sur les semences

Les multinationales de l’agrochimie l’ont vite compris : pour contrôler la production agricole mondiale, il faut mettre la main sur les semences. C’est chose faite avec les semences de plantes brevetées, les plus connues étant les OGM, que les agriculteurs doivent racheter chaque année à Monsanto et autres, sous peine de fortes amendes, voire d’un procès. Mais les producteurs de semences n’ont pas attendu les OGM pour obliger les agriculteurs à leur racheter chaque année leurs semences. Ils ont inventé les hybrides F1, qui ont permis d’augmenter fortement les rendements. Le principe est le suivant : on sélectionne deux lignées pures de l’espèce considérée et on les croise pour obtenir un hybride de première génération, dit F1, qui cumule, au moins en partie, les qualités de ses deux parents. Le seul problème, c’est que si l’agriculteur s’avise de ressemer une partie de la récolte obtenue, les plantes de la 2e génération et des suivantes dégénèrent.

Conclusion : l’agriculteur doit racheter chaque année sa semence s’il veut que la variété conserve ses qualités. L’intérêt agronomique de ce mode de sélection est contesté par certains spécialistes, qui estiment que les mêmes rendements et les mêmes qualités pourraient être obtenus par d’autres techniques de sélection.

 

Le retour des semences paysannes

Face à cette offensive des multinationales et des gros sélectionneurs, des agriculteurs réagissent. En Inde, Vandana Shiva travaille avec des centaines de milliers de paysans pour les aider à conserver et à ressemer leurs variétés traditionnelles, plus rustiques et mieux

 

L’incontournable catalogue officiel

Le catalogue officiel des espèces et des variétés, crée en 1932, part d’une bonne intention : apporter à l’acheteur la garantie que les semences qu’il acquière ont bien les caractéristiques annoncées par celui qui les vend. Pour avoir le droit d’être commercialisées les semences doivent impérativement appartenir à une variété inscrite à ce catalogue. Pour cela, une nouvelle variété doit être « distincte des variétés existantes, homogène et stable (DHS) », le GNIS (Groupement National Interprofessionnel des Semences), étant responsable de la gestion du catalogue. Les associations écologiques et les petits producteurs de semences lui reprochent de « verrouiller » l’accès à de nombreuses variétés anciennes ou issues de sélections paysannes ou biologiques modernes, ces dernières ne répondant pas nécessairement aux critères exigés pour l’inscription. On peut estimer en effet qu’une variété ancienne moins homogène génétiquement que l’exige l’inscription peut être plus intéressante, notamment pour les producteurs bio, car capable de mieux s’adapter aux conditions locales. Or une variété non inscrite non seulement ne peut pas être commercialisée mais même pas échangée entre agriculteurs en dehors du cadre très encadré de l’expérimentation, l’administration considérant qu’il s’agit de commerce déguisé !

adaptées aux conditions locales que les variétés sélectionnées à haut rendement. En France, le Réseau Semences paysannes, qui vient de fêter ses 10 ans d’existence, fait un remarquable travail pour utiliser le potentiel des variétés-population, ces variétés que les agriculteurs ressèment d’année en année depuis des générations. L’objectif du réseau est de sauvegarder la biodiversité des semences paysannes, et de créer à partir d’elles de nouvelles variétés adaptées à chaque terroir et plus productives que les variétés initiales. Ce travail, initié sur le maïs par des agriculteurs du Réseau Bio d’Aquitaine et sur le choux par les agriculteurs bio bretons, a été rapidement étendu à d’autres espèces, notamment le tournesol, le blé, les légumes. Ce type de sélection – dite participative lorsque des chercheurs de l’INRA accompagnent le travail des agriculteurs – permet d’aboutir à des variétés-population correspondant mieux que les variétés commerciales aux besoins des agriculteurs bio. À titre d’exemple, un travail a été réalisé sur le blé à partir de la variété ancienne Rouge de Bordeaux, commercialisée par Vilmorin dès la fin du 19e siècle. La sélection dite massale réalisée à partir de cette variété par les paysans, qui ont sélectionné dans leurs champs les épis ayant les caractéristique qu’ils recherchaient (notamment pailles hautes, augmentation du poids de 1000 grains) a donné des résultats intéressants.

 

Comment font, concrètement, les agriculteurs et les maraîchers bio ?

Les producteurs bio doivent, conformément à la réglementation européenne, utiliser des semences bio. Mais pour certaines variétés elles ne sont pas disponibles, ou pas en quantités suffisantes. Dans ce cas ils peuvent demander une dérogation, les semences devant, bien entendu, ne pas avoir été traitées. Les producteurs bio sont le plus souvent contraints d’avoir recours à des variétés qui, même si elles ont été multipliées sur des sols en bio, n’ont pas été sélectionnées dans les conditions du bio, et qui sont donc mal adaptées. L’utilisation d’hybrides F1 n’est pas interdite, même si elle ne correspond pas aux objectifs du bio (maintien de la biodiversité, possibilité des ressemer les graines récoltées), car pour certaines productions elles sont difficilement contournables si les producteurs veulent avoir des rendements suffisants et des produits correspondant aux exigences du marché. Quant à la création de variétés sélectionnées spécialement pour l’agriculture biologique, elle n’en est qu’à ses débuts et se heurte, lorsqu’elle aboutit à des variétés commercialisables, aux exigences du catalogue conçues pour l’agriculture chimique. Sachant qu’il faut au moins 10 ans pour créer une nouvelle variété, ces barrières à la commercialisation de semences de variétés bio découragent les sélectionneurs.

En conclusion, on voit qu’aujourd’hui encore, les agriculteurs bio sont largement tributaires des variétés sélectionnées par et pour l’agriculture conventionnelle, mais ils travaillent activement – en France principalement dans le cadre du Réseau Semences Paysannes – à s’en affranchir peu à peu. Il reste que les pouvoirs publics font peu pour aider cette démarche.

Claude Aubert