Bio : l’inquiétant paradoxe d’une production en recul face à une consommation qui redémarre

Alors que le marché de la consommation bio renoue enfin avec la croissance (+3,6 % en 2025), la production bio française s’érode. Pour la première fois, le nombre de fermes bio recule, tandis que les surfaces diminuent pour la troisième année consécutive. Entre déconversions induites par la crise, érosion des prix payés aux producteurs et urgence démographique, l’amont de la filière tire la sonnette d’alarme. Alors que la consommation repart, la question est désormais de soutenir la production pour que l’offre puisse répondre à la demande.

 

Laurence Hohn et Bruno Martel (L’Agence Bio).

Bruno Martel (président) et Laurence Hohn (directrice adjointe) de l’Agence Bio ont présenté, mardi 16 juin, les chiffres du marché bio en 2025.

S’ils ont confirmé la reprise générale de la consommation bio en France, ils ont rappelé « l’enjeu de traduire cette attente des consommateurs en un élan collectif concret, pour sécuriser nos producteurs actuels, donner confiance et inciter les installations et les conversions. C’est une condition sine qua non pour garantir notre souveraineté alimentaire ».

 

Un recul inédit du nombre de fermes bio

Car pendant que la consommation redémarre, la production continue de se contracter. Pour la troisième année consécutive, la surface agricole utile (SAU) cultivée en bio enregistre une baisse de -1,1 %, s’établissant à 2,69 millions d’hectares (soit 10 % de la SAU nationale). Plus inquiétant, un seuil historique a été franchi : le réseau enregistre pour la toute première fois un solde négatif du nombre de fermes engagées en bio, en recul de -1,3 % pour atteindre 61 159 exploitations. Si la filière bio résiste globalement mieux que l’agriculture conventionnelle (dont le nombre total de fermes baisse de -3,6 %), le signal d’alerte est sans équivoque.

 

Trois années de crise ont laissé des traces profondes

Pour la Fnab (Fédération Nationale d’Agriculture Biologique) et FOREBio (Fédération des Organisations Économiques de Producteurs 100 % Bio), l’optimisme affiché par l’aval ne masque pas la réalité du terrain. Les pertes de potentiel de production agricole depuis le pic historique de 2022 (où la France comptait 2,82 millions d’hectares en bio) sont colossales. FOREBio dresse un bilan chiffré sévère de ces trois années de déprise:

  • Grandes cultures et légumes : Les surfaces de céréales bio ont reculé de -15 %, les légumes secs de -19,4 %, et les légumes frais de -11,9 % par rapport à 2022.
  • Élevage : Pour la première fois de l’histoire du bio français, les cheptels connaissent un repli généralisé sur toutes les espèces entre 2022 et 2025. Le cheptel bovin recule de -10 %, les brebis de -4 %, et les porcins subissent une chute spectaculaire de -33 %.

 

L’Agence Bio note que les filières subissant les plus grandes pertes nettes de fermes en 2025 sont le bovin lait, la viticulture, les plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM), le bovin viande, les œufs et la volaille de chair.

 

Le risque d’une future pénurie de volumes ?

Aujourd’hui, 72 % du bio consommé en France est produit sur le territoire national (un chiffre qui grimpe à 84 % si l’on exclut les produits exotiques non substituables comme le café, le cacao ou les bananes). Les importations sont au plus bas depuis 2017. Cependant, les professionnels de l’amont préviennent : si la consommation s’accélère alors que le potentiel de production continue de s’amenuiser, les filières françaises ne pourront plus répondre à la demande. FOREBio évoque déjà des tensions d’approvisionnement sur plusieurs marchés, notamment les œufs, le beurre et la viande bovine bio. Pour l’organisation, le risque n’est plus théorique. Certaines filières pourraient manquer de volumes alors qu’elles ont mis plusieurs décennies à se structurer. « Les frémissements de reprise du marché ne suffiront pas. […] C’est maintenant que tout se joue », martèle Clément Aribaud, vice-président de FOREBio.

Selon la Fnab, « l’incitation économique à produire en bio n’a jamais été aussi faible ». La rentabilité et la viabilité des exploitations biologiques reposent historiquement sur un trépied : la réduction des charges, des prix de vente plus rémunérateurs qu’en conventionnel, et des aides publiques incitatives. Or, depuis 2022, ces trois piliers se sont simultanément dégradés.

 

Le défi du renouvellement des générations

L’enquête menée par l’Agence Bio auprès des exploitants ayant arrêté le bio en 2025 révèle que dans un tiers des cas (33 %), il s’agit d’un arrêt total de l’activité agricole, dont la moitié correspond à des départs à la retraite. L’âge moyen des chefs d’exploitation bio est de 48 ans, et l’installation s’avère de plus en plus tardive (âge moyen de 40 ans). Le manque de visibilité économique bloque le renouvellement des générations. FOREBio parle même d’une « bombe à retardement démographique ». Certes, l’agriculture biologique reste attractive auprès des jeunes installés : près de 30 % des bénéficiaires de la Dotation Jeunes Agriculteurs disposent d’un atelier bio. Mais cela ne suffit pas encore à compenser les départs. Pour FOREBio, « le modèle de production BIO suscite des vocations qui doivent-être soutenues pour sécuriser le renouvellement de la ferme France ».

 

Quelques lueurs d’espoir pour 2026 ?

Tout n’est pas sombre. L’Agence Bio met en avant des signaux avancés positifs en ce début d’année 2026 : au mois de mai 2026, le nombre de nouvelles fermes engagées s’est inscrit à la hausse par rapport aux années précédentes, notamment en grandes cultures, en volailles et en bovin lait. De plus, les surfaces en première année de conversion (C1) ont fortement rebondi en 2025 pour les grandes cultures (+24 %) et les légumes frais (+44 %).

 

Les attentes urgentes et impératives de l’amont

Les organisations de l’amont convergent sur un point : pour relancer durablement la production, les producteurs ont besoin de visibilité. Cela passe par des débouchés pérennes, une meilleure application d’Egalim, des indicateurs de coûts de production fiables, un soutien public renforcé et des engagements de long terme entre les différents maillons de la filière.

Pour stopper l’hémorragie et redonner de la visibilité aux producteurs, la Fnab et FOREBio portent des revendications claires auprès des pouvoirs publics et de l’aval commercial :

  • Application stricte de la loi EGalim au sein des filières biologiques. Cela implique l’intégration obligatoire d’indicateurs de coûts de production fiables dans la fixation des prix d’achat, garantissant une contractualisation pluriannuelle protectrice pour l’amont.
  • Revalorisation des soutiens publics. Les syndicats demandent le relèvement de l’écorégime bio (via notamment la réouverture des reliquats budgétaires de la conversion validée par la Commission européenne) ainsi qu’une pérennisation du crédit d’impôt BIO, un retour des aides au maintien dans la future PAC et un budget de 15 millions d’euros annuels fixes sur cinq ans pour le Fonds Avenir Bio (Ndlr : vs 8 M€ en 2026).
  • Régulation et outils de marché. Le développement de dispositifs de régulation adaptés aux variations de marché (aides au déclassement, stockage de crise), calqués sur les outils existant dans le secteur conventionnel, est demandé dans le cadre de la révision du règlement OCM.
  • Prioriser la Bio pour le renouvellement des générations. Créer une « priorité à la bio » pour les projets de reprise d’exploitations déjà engagées en agriculture biologique.

L’enjeu de la Bio n’est donc plus seulement de reconquérir les consommateurs. Il est aussi de recréer les conditions pour que les agriculteurs s’engagent à nouveau dans ce mode de production. Car sans producteurs, il ne pourra pas y avoir de véritable rebond durable du marché bio français.

 

 

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