NUMERO : Mars-avril 2011

L’agrobiologie bouscule l’agronomiquement correct des années 50-60

C’est bien en ces termes peu flatteurs que toute la classe dirigeante de l’agriculture de cette époque qualifiait ceux qu’elle considérait comme ‘’une bande d’illuminés nostalgiques de l’agriculture du 16e siècle’’, en réalité une équipe d’hommes de terrain emmenés par Raoul Lemaire, en relation quasi-permanente et directe avec le monde paysan et ses problèmes, conscients de l’aberration de la politique agricole qui lui était imposée, décidés à faire échec à toutes formes de pollution et confiants dans les forces de la nature lorsqu’on la respecte. S’ajoutait à cette opposition officielle la défiance de tous les professionnels de l’agriculture, de sa banque préférée, des négociants et coopératives et de la majorité des producteurs pour lesquels il paraissait impossible de récolter quoique que ce soit sans apports d’engrais chimiques. Mais comment, face à une telle adversité, ces pionniers de l’impossible ont-ils réussi à implanter dans un milieu aussi hostile ce qu’en terme militaire on appelle une tête de pont, base indispensable d’un futur développement ?

La bio ? Une histoire de vaches….

…on serait tenté de le dire. En effet, sans contestation possible, elles furent, hélas pour leur grand malheur et à deux reprises, un élément déterminant de l’implantation de la bio…Dans un premier temps, dès la fin des années 1950, elles faisaient, nos anciens ne peuvent pas ne pas s’en souvenir, l’objet d’abattages massifs et innombrables, l’armée étant même parfois appelée à la rescousse. Ces abattages décidés par les autorités en place, du fait de la fièvre aphteuse et de la tuberculose que les vaccinations n’avaient pu enrayer, ne manquaient pas de révolter tout le monde à commencer bien évidemment par les éleveurs eux-mêmes mais aussi par certains praticiens comme les vétérinaires (on se rappelle le voeu émis par ceux des Hautes Pyrénées lors de leur Congrès à Reims en septembre 1957 qui condamnait les pratiques de l’exploitation intensive déployées alors). L’agrobiologie présentait pour eux la solution à leurs problèmes. Dans un second temps, plusieurs décennies après, la vache folle apporta à son tour son écot à la cause de l’agriculture biologique, touchant cette fois-ci, non seulement les producteurs mais aussi et surtout les consommateurs.

Des centaines et des centaines de réunions d’information…

Dès 1958, Raoul Lemaire avec ses fils entreprend une tournée à travers toute la France auprès des agriculteurs multiplicateurs de semence de ses blés de force et de ses plus fidèles clients pour les engager à s’orienter vers une agriculture biologique avec l’algue marine lithothamne, sans engrais chimique. Certains le suivent, confiants dans l’homme qu’ils connaissaient et appréciaient depuis de nombreuses années. D’autres hésitent malgré leur confiance… mais cultiver sans engrais, c’est tellement risqué ! Très rapidement, avec l’aide de l’équipe qu’il avait réunie, constituée essentiellement d’artisans et de petits commerçants proches du monde rural agricole, de nombreuses réunions d’information sont organisées dans de nombreuses régions de France, principalement dans l’Ouest. Les problèmes rencontrés tous les jours par les producteurs dans leurs fermes sont dénoncés, leurs causes sont identifiées. L’agriculture biologique et ses principes sont alors développés, expliqués et les agriculteurs sont invités à se rendre compte sur place des résultats obtenus.

Une des premières réunions d’information avec Raoul Lemaire

Saint Thomas et ses disciples…

‘’Ne croire que ce que l’on voit..’’Ce vieil adage est certainement un des plus anciens de l’humanité. Il se vérifie partout et encore plus lorsque le sujet annoncé semble trop beau pour être honnête. Vérifier sur le terrain ce qui était annoncé dans les réunions d’informations bio était donc une nécessité pour ceux qui cherchaient une solution aux problèmes de survie dans lesquels les techniques productivistes les avaient plongés. C’est pourquoi, très rapidement, Raoul Lemaire et son équipe s’employèrent à organiser des visites de cultures biologiques partout où les premières implantations avaient été mises en place. C’est principalement à l’Abbaye de Bellefontaine en Anjou où les moines avaient mis à sa disposition quelques terres pour ses recherches phytogénétiques que se tinrent les premières visites de cultures biologiques. Pendant deux ans, des cars entiers d’agriculteurs des départements de l’Ouest s’y rendirent. Du fait de leur fréquence trop soutenue, elles durent toutefois être suspendues, à la demande du Prieur qui rappela fort justement que l’Abbaye était avant tout un lieu de prières. Par la suite, dès les années 61-62, c’est dans les départements de l’Ouest que les premiers agrobiologistes, les véritables pionniers de base de l’agriculture biologique prirent le relais, fiers et heureux de montrer leurs résultats. Les années suivantes, c’est pratiquement dans toutes les régions de France qu’elles furent organisées par le SVB Lemaire. Leurs succès n’ont fait que s’accroitre au fil des années. Voici ce que, par exemple, le quotidien Presse-Océan titrait le 9 septembre 1965 : de Bretagne, de Normandie, du Poitou et d’Alsace 200 cultivateurs sont venus à Soudan visiter les fermes de cultures biologiques, le journal cite le cas de M. Alphonse Bouteiller : ’’ Il y a 5 ans, M. Bouteiller venait de conduire sa cinquante-septième bête à l’équarrissage depuis 3 ans. Désespéré (il y avait de quoi), il parlait d’abandonner sa ferme et de se mettre à la recherche de travail dans une usine…. Ce fut M. Lemaire qui lui rendit espoir en lui recommandant d’appliquer la méthode Lemaire- Boucher. C’est ainsi que l’agriculture biologique est née à Soudan… Chez M. Bouteiller, la joie et le goût du travail de la terre sont revenus. Plus de pertes de bétail, bien au contraire, réussite complète, bêtes en parfait état et vente aux plus hauts prix pour une dépense de 80 F à l’hectare de Lithothamne Calmagol ‘’. Apportant la preuve sur le terrain que l’agriculture biologique était une réalité en même temps qu’elle apportait rentabilité et sécurité à ceux qui la pratiquaient, les visites de cultures biologiques furent en fait le fer de lance qui lui a permis, dans un milieu très hostile de se poser durablement.

Jean-François Lemaire