NUMERO : N°101-mai-juin 2022

La fin des pesticides : réaliste ou utopique ?

Avouons-le, c’est une période pour le moins délétère pour le secteur bio. Le secteur souffre et certains en profitent pour remettre en cause les études signalant la présence des pesticides et leurs effets néfastes, trop heureux d’y voir, derrière, la présence d’un “lobby bio”. Le journal Le Monde vient de publier une mise au point sur les “pesticides dangereux” suite à la publication de deux études pointant, pour la première, “une augmentation entre 2011 et 2019 de la fréquence de détection, sur les fruits et légumes européens, des traces des 55 pesticides « candidats à la substitution », c’est-à-dire classés comme les plus dangereux par les autorités sanitaires européennes” ; et pour la seconde, une étude suggérant “que le bénéfice sanitaire de la consommation des fruits et légumes les plus contaminés par des résidus de pesticides pouvait être annulé par la présence de simples traces de ces substances”.

Après avoir publié plusieurs articles faisant état des dernières avancées sur le sujet des pesticides : Pesticides : davantage de substances à risque dans les fruit et légumes européens ; Pesticides : l’INRAe et l’Ifremer confirment une contamination générale ; Les vrais chiffres des résidus de pesticides dans les aliments non bio ; 92 % des cerises contaminées par les pesticides ; L’Inserm confirme le lien entre l’exposition aux pesticides et certains cancers, Bio Linéaires publie, ci-dessous, un article de Claude Aubert au titre évocateur : “La fin des pesticides : réaliste ou utopique ?”.

 

La fin des pesticides : réaliste ou utopique ?

Tout le monde réclame moins de pesticides, et les pouvoirs publics avaient promis de diviser leur utilisation par deux en 10 ans, et lancé le plan Ecophyto dans le but d’y parvenir. Or rien, ou presque, n’a changé. Pourquoi ? 

Aucun agriculteur ne vous dira qu’il traite avec plaisir. Les pesticides coûtent cher et plus personne ne les croit inoffensifs. Les agriculteurs ne sont donc pas les premiers responsables de la multiplication des traitements.

Plus de biodiversité

Retour sur les néonicotinoïdes, insecticides tueurs d’abeilles, interdits puis réautorisés pour lutter contre la jaunisse de la betterave, une maladie causée par un virus transmis par des pucerons. C’est donc contre eux qu’il faut lutter. Une expérience a montré qu’en associant des betteraves avec du maïs le nombre de pucerons était divisé par six. Une autre, sur des pommes de terre cette fois, a montré qu’en entourant des champs de pommes de terre d’une bande fleurie de trois mètres de large, on diminuait de 70 % le nombre de pucerons et on augmentait de 130 % le nombre de syrphes, insectes mangeurs de pucerons. Ce qui montre l’importance de la biodiversité pour limiter les ravageurs.

Une fertilisation azotée modérée et organique

L’azote est l’aliment principal des plantes. D’où les apports importants, en agriculture conventionnelle, d’engrais azotés de synthèse. Ce qui permet d’augmenter fortement la production, mais aussi la teneur des feuilles en azote, et en particulier en nitrates et acides aminés, aliments essentiels pour de nombreux insectes ravageurs. Or les insectes sont capables de déceler les feuilles les plus riches en ces éléments et y déposent la majorité de leurs œufs. Des chercheurs ont cultivé des tomates avec un faible apport d’azote et d’autres avec un apport élevé. Dans les tomates faiblement fertilisées, la teneur des feuilles en azote était de 3,7 % et le nombre d’œufs de mouche blanche qui y étaient déposées de 117. Dans les tomates fortement fertilisées, les feuilles contenaient 4,7 % d’azote et 308 œufs avaient été déposés.

Restaurer la capacité des plantes à lutter contre leurs ennemis

Les plantes disposent de techniques sophistiquées pour lutter contre leurs ennemis. Elles ont, comme nous, un véritable système immunitaire, dont la découverte est fascinante. Lorsqu’elles sont attaquées, elles synthétisent de nombreuses substances, polyphénols et autres, capables de limiter la multiplication des agresseurs, voire de les tuer. Elles émettent également des hormones dont le rôle est de prévenir rapidement toute la plante de l’existence d’une attaque. Elles émettent en plus des substances volatiles qui, en se diffusant dans l’air, avertissent les plantes voisines ou attirent des insectes auxiliaires.

Cependant ce système immunitaire, comme le nôtre, fonctionne plus ou moins bien selon l’état de santé des plantes. Or, une plante est en bonne santé si elle est bien nourrie et bien entourée, et si les conditions de sol et de climat leurs conviennent. Un de leurs pires ennemis est l’excès d’azote qui non seulement les rend plus attractives pour leurs ennemis mais aussi diminue leur capacité à synthétiser des polyphénols et autres métabolites secondaires. Une sélection orientée uniquement sur le rendement peut également perturber leur capacité de résistance. Par exemple, lorsqu’un champ de maïs est attaqué par la pyrale, son principal ravageur, il émet des substances qui attirent des parasitoïdes, insectes qui pondent leurs œufs dans les larves de pyrale. Mais les variétés de maïs hybrides ont perdu cette capacité. Certes, réunir toutes les conditions pour que les plantes soient dans un état de santé optimal est difficile, ce qui explique que, même en bio, il faut parfois intervenir, avec des moyens de lutte non chimiques (biocontrôle).

Se passer de la grande majorité des pesticides est donc possible, mais cela suppose une remise en cause profonde de l’agriculture d’aujourd’hui, et en particulier de la fertilisation, de la biodiversité et des critères de sélection.

Claude Aubert

Retrouvez l’expertise de Claude Aubert, pionnier et référence de la Bio, dans le dossier Fruits et légumes de Bio Linéaires. Avec entre autres au sommaire : les plus et différences en termes de culture entre bio et non-bio, les plus en matière de résidus de pesticides, les plus au niveau de la santé et de l’environnement et un point sur les labels trompeurs -Zéro résidu de pesticides, HVE…). Bio Linéaires N°102 (Juillet/Août 2022) : sortie le 24 juin.

 

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